Alain Minc: «Apple est un bienfaiteur de l’humanité»
Par Christophe Bys - Publié le
Le 29 septembre prochain, Alain Minc prononcera la conférence d’ouverture du Forum des Acteurs du Numérique (FAN). Le président d’AM Conseil a accepté de répondre à nos questions sur l’évolution d’Internet, sur son impact sur l’économie. Ce faisant, il nous livre son analyse de la crise actuelle. Dans cette interview, Alain Minc évoque Steve Jobs et Valéry Giscard d’Estaing, la crise des subprimes et la numérisation des catalogues de la bibliothèque nationale par Google.
Quand à la fin des années 70, il écrivait avec Simon Nora l’informatisation de la société - où ils prophétisaient ensemble l’avènement de la société en réseau -Alain Minc imaginait-il alors la carrière qu’il eût depuis ?
L’essayiste à succès monnaie ses conseils aux plus grands noms du CAC 40. Dans son bureau à deux pas des Champs Elysées, de grandes photos de Samuel Beckett contemplent le pdg venu chercher une martingale stratégique. On reconnaît aussi André Malraux. Les tons sont foncés, les meubles design. Sur le bureau traîne l’Equipe qui a été lu. L’heure a beau être matinale, Alain Minc est prêt pour répondre aux questions. Trente après, qu’en est-il de l’informatisation de la société qu’il est un des premiers à avoir entrevu ?
Avec Simon Nora, vous aviez choisi comme titre l’informatisation de la société. Avec Internet, la société est-elle définitivement informatisée ? Et l’économie ?
Le livre qui a paru sous ce titre se référait à un rapport, que nous avait commandé le président Valéry Giscard d’Estaing. Nous y avions inventé un mot qui a eu un certain succès : la télématique. Comprenez le mariage des télécommunications et de l’informatique. De ce point de vue, la société est complètement informatisée ou « télématisée ».
Sur le plan économique, le processus est en cours. A mesure que le temps passe, de nouveaux gisements de gains de productivité apparaissent. C’est un moyen indéfini.
La crise que nous connaissons depuis un peu plus d’un an est-elle la première d’un monde informatisé, où l’interdépendance est devenue la règle ?
Non, je ne le pense pas. La mise en réseau a certainement contribué à l’accélération de la financiarisation du monde. Mais la technologie n’est pas la seule cause. Quand nous écrivions avec Simon Nora, l’URSS existait encore. La chute du communisme a eu un effet majeur. Désormais, le monde entier obéit aux lois de l’économie de marché. L’épargne y circule librement. Si la crise des subprimes a des répercussions en Europe ou en Asie, c’est pour cette seconde raison.
Vous étiez très préoccupé par la domination des Etats-Unis dans la production d’ordinateurs. Or aujourd’hui, le matériel n’a plus le même poids. Peut-on être un grand pays numérique sans contrôler les « machines » ?
A l’époque, la possibilité d’être soumis à un monopole industriel était une vraie question. L’évolution économique et technique a été telle que désormais le hardware est devenu ce que les anglo-saxons appellent une commodity c’est-à-dire un bien banalisé. Ce qui semblait une menace relève désormais de la quincaillerie. L’essentiel désormais c’est l’intelligence.
En revanche, ce que nous avions pressenti à l’époque, c’est le débat très actuel qui oppose Google et la bibliothèque nationale de France. Nous avions pressenti la tension autour de la maîtrise conceptuelle des données.
Dans l’informatisation de la société, vous vous inquiétiez du retard pris par la France en matière de banque de données. En sommes-nous toujours là ?
La seule vraie question est d’avoir des outils d’accès au patrimoine numérisé. La question de l’algorithme de recherche est importante. On ne fait pas de la recherche de la même façon selon l’algorithme retenu, qui dépend lui-même de la matrice culturelle que l’on a. Sur le réseau ancêtre d’Internet, qui reliait entre elles les universités américaines, nous avions été très surpris de constater que lorsque l’on tapait Bonaparte, les premières réponses renvoyaient à des travaux de l’université du Michigan ! Là est le cœur du problème. Il faut donc utiliser Google comme un façonnier, c’est-à-dire un prestataire pour la numérisation des documents. A nous ensuite de développer nos propres clés d’accès.
Comment analysez-vous ce débat ? Pourquoi ne pas laisser Google numériser le patrimoine culturel français ?
Je suis partisan d’une position saine, qui refuse à la fois le monopole et le ghetto. L’idée de donner la clé de notre culture au seul Google est insupportable. Prenons garde cependant de ne pas créer un univers fermé de sorte que la culture française ne circulerait qu’entre francophones. Le ghetto et le monopole sont dangereux pour la culture française dans un univers mondialisé.
Vous êtes Mineur. Comment expliquez-vous que la France, réputée être un pays d’ingénieurs, n’a pas réussi dans le secteur informatique, toutes les grandes entreprises étant américaines ?
Vous vous trompez. Les deux plus grandes entreprises de services informatiques sont françaises. Ce n’est pas rien. En revanche, là où vous avez partiellement raison, c’est qu’il y a une habitude française qui préfère les réseaux aux usages, la technologie au marketing. Regardez la vitesse à laquelle l’ADSL a été déployée en France. C’est une tradition qu’on trouve dans la constitution du réseau autoroutier ou pour le TGV. Nous sommes très forts pour cela. Mais nous manquons, c’est vrai, de créativité.
Justement, dans la compétition globale, vaut-il mieux avoir des réseaux rapidement déployés ou être le pays de Microsoft, Google et Apple ?
Je ne considère pas ces trois entreprises de la même façon. Apple est un bienfaiteur de l’humanité. J’ai une admiration sans limite pour Steve Jobs qui n’a jamais eu pour objectif de créer un monopole. Il a changé la vie des gens. C’est infiniment mieux non ? Microsoft est un cas assez classique de monopole, du genre de ceux qui ont amené les Etats-Unis à adopter des réglementations drastiques en la matière. Le seul problème c’est Google, car il créé un monopole d’un nouveau genre. Nous sommes en face de quelque chose d’entièrement nouveau. Nos outils juridiques – les lois empêchant les positions dominantes – sont inadaptés.
En 1978, vous vous interrogiez sur la manière dont pourraient tenir au sein de la même société des entreprises insérées dans la compétition mondiale, des PME innovantes et un secteur public et non marchand. Ce qui est surprenant, c’est que la question ne semble toujours pas résolue. Pour parodier le mot célèbre, faut il que tout change pour que rien ne change ?
Nos sociétés que l’on dit fragiles se sont révélées beaucoup plus résistantes qu’on ne le croyait. Qui aurait imaginé que l’Allemagne tiendrait face à une contraction de 6 % de son activité ? Et la France à une baisse de 3 % ? Les gens les plus intelligents prédisaient qu’à la première récession, la société éclaterait. Or le grand enseignement de la crise des subprimes c’est cela : nos sociétés tiennent même si les systèmes économiques et financiers sont très fragiles. Car, ne nous y trompons pas, la crise était sérieuse et il faut saluer la gestion très intelligente des responsables politiques, et des banquiers centraux. Toutefois, il y aura d’autres crises, car ce sont les respirations du capitalisme.
Pour terminer, ce qui surprend à lire votre livre, c’est que vous sembliez très inquiet pour les libertés. Vous sembliez craindre une sorte d’Etat totalitaire qui mettrait en fiche les individus. Où en est cette menace ?
C’est le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing qui s’inquiétait beaucoup du lien entre informatisation et atteintes à la vie privée. La question reste d’actualité. La circulation de vidéos clandestines est très inquiétante, avec cette particularité qui fait qu’aujourd’hui chacun est à la fois émetteur et récepteur. Laissez-moi vous confier cette anecdote. Je blaguais récemment à un dîner. A la sortie du diner, un ami a sorti son portable, il avait tout enregistré. Il suffisait qu’il la diffuse sur une plateforme de vidéos. Faut-il s’auto-censurer en permanence ? La question est posée.
Propos recueillis par Christophe Bys
Et aussi :
http://www.forumacteursnumerique.com/
2 réactions
Mat | 24/09/2009 - 11H05
"Bienfaiteur ??? c'est lapremière fois que je vois une société qui s'autoproclame bienfaiteur ... pourquoi pas si c'est pour cultiver la grosse pomme de tête ???"
Depuis quand Alain Minc fait il partie de la société Apple? Il ne s'autoproclame donc pas!
www.tooeasy.fr | 23/09/2009 - 20H12
Bienfaiteur ??? c'est lapremière fois que je vois une société qui s'autoproclame bienfaiteur ... pourquoi pas si c'est pour cultiver la grosse pomme de tête ???

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