Air liquide, un surdoué très discret
Par Olivier James - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3210Le groupe a fait preuve d'une surprenante réactivité pendant la crise. Il a opéré cette année un revirement sans précédent vers les pays émergents. Et il mise toujours sur les pays matures dans la santé, l'environnement et l'énergie.
Si le CAC 40 était réuni dans une seule classe, Air liquide serait assis au premier rang. Le groupe affiche en effet un bulletin de notes digne d'un major de promo. Sa dernière bonne copie, il l'a rendue mi-septembre. Le numéro un mondial de la fourniture de gaz a décroché le plus important contrat de son histoire. Pas moins de 350 millions d'euros pour un investissement sans précédent. Air liquide fournira deux unités de production d'hydrogène dans une raffinerie implantée dans le bassin industriel de Yanbu, en Arabie saoudite. Ce contrat symbolise la stratégie gagnante de l'un des fleurons de l'industrie française. A la fois discret et ambitieux à l'image de son PDG, Benoît Potier. Entré dans le groupe, en 1981, avec son diplôme de l'Ecole centrale Paris en poche, l'ingénieur d'études a gravit les échelons pas à pas. Avant de prendre la tête de la société, en 2006.
L'homme fait rarement la une des journaux, pas plus que son groupe d'ailleurs. Les résultats parlent pour eux. Au premier semestre 2010, le chiffre d'affaires a cru de 10 %, pour atteindre 6,5 milliards d'euros. Ses bénéfices de plus de 13 %, à 676 millions d'euros. Pas une semaine ne passe sans que le groupe n'annonce un nouveau contrat. Démarrage d'une unité de production d'hydrogène dans une raffinerie en Argentine, livraison d'une unité de production d'hélium au Qatar, signature de dix nouveaux contrats avec des spécialistes de l'industrie photovoltaïque en Chine, en Malaisie, à Taïwan et au Japon, acquisition d'un leader de la fourniture de gaz médicaux et industriels au Panama... Air liquide projette également de construire au Qatar la plus grande unité de production d'hélium.
Tous ces contrats lui ont forgé un pedigree de champion. Habitué aux lauriers, Air liquide vient de se voir décerné, en juin, le statut d'entreprise « Best in class » par l'investisseur norvégien Storebrand. Une distinction qui récompense surtout la constance avec laquelle le français trace son sillon. Le groupe affiche une stabilité à toute épreuve. Benoît Potier n'est que le cinquième dirigeant depuis la création du groupe en 1902. Quant à l'actionnariat, il est constitué à 38 % d'actionnaires individuels... qui plébiscitent cette valeur de bon père de famille.
La stabilité du management n'est pas synonyme d'immobilisme pour autant. Ces derniers mois, l'élève sage est devenu plus turbulent que jamais. « Le groupe a rebattu ses cartes de manière démentielle, assure un analyste. Quelques années avant la crise, 70 % des projets d'investissements concernaient les pays matures. Aujourd'hui, 80 % se situent dans les zones émergentes. » En 2010, seize des vingt démarrages d'unités de production prévus ont eu lieu dans ces pays.
LA « STRATÉGIE DU BASSIN »
Clé de voûte de ce développement à l'international : les contrats à long terme qui s'étalent sur quinze ou vingt ans, minimum. Le groupe s'est lancé dans une course contre la montre pour s'implanter dans les pays à forte croissance, Chine en tête. En interne, on l'appelle la « stratégie du bassin ». En clair : Air liquide s'implante dans les grands bas-sins industriels pour profiter des réseaux de pipelines et devenir le fournisseur exclusif d'un maximum de clients.
Dans cette compétition acharnée, il bataille avec l'allemand Linde, les américains Praxair et Air Products, avec lesquels il se partage les deux tiers d'un marché mondial, estimé à 55 milliards de dollars. « Nous étions numéro quatre en Chine il y a dix ans, précise Benoît Potier. Cette année, nous sommes en train de devenir numéro un. » Le contrat arraché en Arabie saoudite donne également au groupe une longueur d'avance au Moyen-Orient.
La livraison d'unités de production sur mesure reste son coeur de métier. Mais, en 2010, le français se sera aussi lancé dans la reprise de sites existants. Ce phénomène s'explique par le désir grandissant des clients du groupe d'externaliser leur fourniture de gaz. Air liquide vend ainsi la matière première, les équipements et les services qui vont avec. Et il apprend à ses clients comment s'en servir.
Dans cette compétition de taille mondiale, le Vieux Continent, et la France en particulier, peuvent passer pour les grands oubliés. « Nous avons l'impression d'être la vache à lait qui nourrit le développement du groupe dans les pays émergents, assène Jean-Michel Duflot, le délégué syndical central pour la CFDT. Air liquide investit peu en France et n'ouvre que très peu de nouvelles usines. » A vrai dire, pour l'industriel, il sera difficile de faire plus dans notre pays. Le groupe réalise encore 22 % de son chiffre d'affaires dans l'Hexagone (contre 20 % dans les pays émergents) et possède une base industrielle solide, forte de plus de 10 000 salariés. « Le groupe détient déjà 70 % du marché, rappelle un analyste. En Europe, Air liquide a atteint une taille critique qui lui rend difficile l'acquisition d'autres sites. »
Le bon élève Benoît Potier ne compte pas, pour autant, rendre une copie blanche sur le sujet. Son groupe s'est lancé avec succès il y a une quinzaine d'années dans le secteur de la santé. L'activité d'Air liquide dans les soins à domicile a connu en Europe une croissance de 9,2 % au premier semestre 2010. Une bonne performance qui s'explique notamment par l'achat au début de l'année de l'entreprise française, Dinno Santé, spécialisée dans les prestations médico-techniques pour le diabète. Air liquide a également réalisé un carton inattendu en pleine grippe A, avec la vente d'un gel hydro-alcoolique, dont il a dû multiplier la production par quatre pour répondre à la demande.
PAS DE LIMITES POUR LA DIVERSIFICATION GAZIÈRE
Le groupe travaille sur la matière « innovation ». Dans le domaine de la santé, ses équipes de R & D ont ainsi développé un gaz anesthésiant, le Lenoxe. Commercialisé depuis 2008, il permet un réveil très rapide après une intervention chirurgicale. Le groupe lorgne aussi vers le secteur de l'énergie et de l'environnement. « Les économies émergentes ont un grand appétit pour ces technologies, estime Benoît Potier. Mais leur facilité de mise en oeuvre est plus grande dans les économies matures. » En septembre, Air liquide a annoncé la signature d'un contrat pour la fourniture de gaz avec la société italienne 3Sun, qui produit des cellules photovoltaïques. Le mois suivant, il était choisi par le ministère américain de l'énergie pour participer au développement de FutureGen 2.0, la première centrale électrique de grande taille à oxycombustion intégrant le captage et le stockage du CO2.
A la question de savoir jusqu'où pourrait aller cette diversification des applications gazières du groupe, Benoît Potier répond tout simplement : « Il n'y a pas de limites. » L'homme, qui a pris une année sabbatique à la fin de ses études pour devenir comédien professionnel à Bordeaux, nous réserve sans doute de nouveaux coups de théâtre...











