AgrochimieBRUXELLES MET UN FREIN À LA MODE DES CONCENTRATIONSL'enquête de la Commission de Bruxelles sur l'achat d'Aventis CropScience par Bayer pourrait sonner la fin d'un cycle de concentrations. Preuve en est, outre-Atlantique, Pharmacia a décidé de donner son indépendance à Monsanto plutôt qu...
Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2804Agrochimie
BRUXELLES MET UN FREIN À LA MODE DES CONCENTRATIONS
L'enquête de la Commission de Bruxelles sur l'achat d'Aventis CropScience par Bayer pourrait sonner la fin d'un cycle de concentrations. Preuve en est, outre-Atlantique, Pharmacia a décidé de donner son indépendance à Monsanto plutôt que de le vendre à d'autres acteurs.
Invitée surprise, la Commission de Bruxelles brouille les cartes sur le marché de l'agrochimie. En ouvrant une enquête préliminaire de quatre mois sur l'acquisition d'Aventis CropScience projetée par Bayer, les autorités antitrust européennes donnent un coup de frein à la déferlante des fusions-acquisitions entre géants de la protection des cultures. Bayer, comme ses concurrents, voit pourtant dans cette course à la taille la seule issue possible pour sortir par des innovations majeures du marasme qui pèse depuis deux ans sur ce marché de 25 milliards de dollars. Le chimiste allemand a-t-il été trop gourmand ? En mettant sur la table 7,25 milliards d'euros pour s'offrir la filiale d'Aventis, le groupe de Leverkusen (Rhénanie-du-Nord) espérait creuser l'écart avec ses grands rivaux DuPont, BASF et Dow. Seul Syngenta, issu de la fusion des activités phytosanitaires de Novartis et d'AstraZeneca au printemps dernier, continuerait à caracoler en tête du peloton mondial. En 2005, le nouveau Bayer CropScience aurait réalisé autour de 8 milliards d'euros de chiffre d'affaires, selon le plan de reprise actuel. Mais l'intervention des Autorités européennes laisse envisager, au minimum, la cession de plusieurs produits. La Commission aurait d'ores et déjà identifié quelque 300 marques - principalement dans les insecticides, où le nouveau Bayer CropScience serait nu-méro 1 mondial - dont les parts de marché combinées de Bayer Agriculture et d'Aventis CropScience seraient supérieures à 35 %. Et par conséquent intolérables. Un revers auquel pouvait s'attendre Manfred Schneider, président du directoire du leader de la chimie allemande, en combinant les forces de deux des locomotives du phytosanitaire.
Un marché au ralenti
Ce problème va sans doute freiner les appétits des autres ténors, alléchés par la mise en Bourse de Monsanto, le numéro 1 américain. En effet, Fred Hassan, président de Pharmacia, a annoncé la semaine dernière son intention de céder à ses actionnaires - avant la fin du deuxième semestre 2002 - les 85 % que son groupe détient dans le géant de Saint Louis (Missouri) sous forme de dividendes non imposables. Ce délestage a aussitôt attisé les convoitises de ceux qui avaient échoué, l'an dernier, à prendre le contrôle d'Aventis CropScience. DuPont, BASF et Dow, en particulier, devraient se mettre sur les rangs. Mais la bagarre risque de vivre à l'heure bruxelloise. Ou simplement ne pas avoir lieu. Pourtant, l'occasion ne va pas se représenter de sitôt de dominer de la tête et des épaules le marché mondial. Et les trois candidats ont encore les moyens de leurs appétits, malgré de multiples opérations de croissance externe. Ainsi, DuPont a déjà multiplié ses acquisitions dans les biotechnologies végétales et les semences (dont Pioneer Hi-Bred International). BASF s'est offert Cyanamid (American Home Products). Et Dow a jeté son dévolu sur la division agrochimie de Rohm & Hass. Mais cette concentration à outrance a atteint ses limites. Les seules proies encore dignes d'intérêt sont de la taille de leurs prédateurs, autant dire des leaders mondiaux, pour lesquels chaque opération de rachat soulèvera d'énormes obstacles de concurrence. Reste le problème principal. Le marché mondial, qui semblait devoir retrouver, biotechnologies aidant, une forte croissance, tourne en fait au ralenti. Mauvaises conditions météorologiques, baisse des revenus agricoles, méfiance de l'opinion publique à l'égard de l'agriculture intensive, élagage dans les lignes de produits du fait du réexamen des substances actives - qui va faire tomber en 2003 le nombre de principes actifs de 800 à 250 en Europe -, les rentrées s'amenuisent. Et l'échec commercial des OGM en Europe n'a pas arrangé les calculs. Conséquences : Syngenta a dû annoncer, en août, une stagnation au premier semestre de son résultat net en raison de conditions de marché " plus difficiles que prévu ". Son chiffre d'affaires comme son excédent brut d'exploitation sont en baisse de 9 %. Monsanto a, pour sa part, enregistré une perte au troisième trimestre de 45 millions de dollars. Partout, des économies sévères sont program-mées. Quelque 500 millions d'euros par an pour le futur Bayer CropScience, et 4 000 suppressions d'emplois prévues.
Innover à tout prix
Comment en sortir ? Les états-majors de Bâle, de Wilmington (Delaware) ou de Leverkusen savent que leurs seules planches de salut résident dans l'innovation, notamment celle qui va dans le sens d'une " agriculture raisonnée ". Mais surtout dans la maîtrise des outils génétiques, d'où proviendront les OGM de seconde génération, censés apporter de réels avantages pour les consommateurs. Un marché sur lequel ces groupes doivent se placer maintenant s'ils veulent être prêts dans cinq ans ou dix ans, quand les débouchés existeront, soulignent les observateurs.
Intérêts accrus à l'égard de Monsanto
Ces considérations accentuent d'autant plus l'intérêt porté à Monsanto, fort de ses réalisations dans les OGM et surtout de ses 588 millions de dollars de budget de recherche-développement en 2000. Un chiffre presque aussi impressionnant que les 745 millions de dollars engagés par Syngenta dans la recherche cette même année. Mais très peu de groupes disposent d'une telle force de frappe. Et, surtout, leur nombre va faiblissant. De fait, ce secteur, où le développement d'un nouveau produit requiert une dizaine d'années, est en train de changer de visage. " Nous voyons émerger une agrochimie à deux vitesses, où les groupes moyens disparaissent peu à peu, absorbés par le mouvement, observe Jacques My, secrétaire général de l'Union des industries de protection des plantes. Le secteur sera bientôt dominé par trois ou quatre acteurs détenant les clés de l'innovation. Et, derrière, de petites sociétés de génériques ou de niches se partageront les marchés mûrs. " Une option peu espérée par les distributeurs de produits phytosanitaires, qui craignent de se faire ainsi déposséder complètement du contrôle des prix. Mais que quelques petites entreprises attendent : " Ces géants vont se désintéresser de certains créneaux, peu importants ", affirme Antoine Cazenave, directeur de la recherche-développement de Sumi Agro France, filiale du japonais Sumitomo Corporate. " Ils se diront que l'effort à fournir pour homologuer leurs produits n'en vaut pas la chandelle. A nous alors de jouer notre carte sur des niches comme les cultures maraîchères ", escompte ce dirigeant.
Quatre acteurs mènent le bal ...
Les trois leaders en Amérique du Nord : Syngenta 23 % Monsanto 22 % BASF 13 %
Marché 5,9 milliards de dollars
Les trois leaders en Amérique latine : Syngenta 23 % Monsanto 15 % Aventis 14 % Marché : 4 milliards de dollars
Les trois leaders en Europe : Syngenta 27 % Aventis 23 % BASF 16 %
Marché : 7,5 milliards de dollars
Les trois leaders en Asie : Syngenta 16 % Aventis 11 % Monsanto 7 % Marché : 6 milliards de dollars
... Sur un marché morose
Un marché européen en chute de 20 à 25 % en trois ans. Et - 10 % attendus en 2001
Trois principaux facteurs poussent à la dégradation : des mauvaises conditions climatiques ; la pression des agriculteurs sur les prix ; la tendance vers l'agriculture raisonnée : diminution des doses et de la fréquence des traitements.
Aventis cropscience craint d'être mis à l'écart
Les 1 950 salariés d'Aventis CropScience en France ont beau être rompus à l'exercice des restructurations - une demi-douzaine en huit ans -, ils s'apprêtent à vivre une crise identitaire en entrant dans le giron de Bayer. " Nous redoutons surtout de voir naître un groupe germano-allemand : la direction du futur groupe sera établie à Monheim, près de Leverkusen (Rhénanie-du-Nord), le siège de Bayer, sous l'égide de Jochen Wulff, l'actuel directeur des activités phytosanitaires de Bayer ", souligne Michel Euvrard, délégué syndical CFE-CGC chez Aventis. Et l'annonce de la prochaine démission du directeur général, Bertrand Meheut, n'arrange rien : " Il représentait le garant de la partie française ", confie Michel Euvrard. Pourtant, la direction d'Aventis CropScience se veut rassurante : " Bayer s'est engagé à laisser à Lyon des activités importantes et globales. Et il n'est pas dans son intérêt de créer la panique en France ", martèle-t-on. Mais, dans le détail, impossible d'en savoir plus : sur l'avenir du très pointu centre de recherche toxicologique de Sophia-Antipolis (Alpes-Maritimes), employant 130 personnes, ou sur la nature des activités qui seront conservées à Lyon, rien ne filtre.











