Dossier

EADS-BAE : genèse d'une fusion... avortée

Aéronautique et défense : Le big bang de la fusion EADS - BAE

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3299

  La naissance du premier groupe mondial du secteur imposera à ses concurrents de se spécialiser ou de fusionner à leur tour. Les hypothèses de rapprochement se multiplient en Europe.

Un grand boum. L'annonce d'une possible fusion d'EADS, la maison mère d'Airbus, avec le groupe britannique de défense BAE Systems a déclenché un séisme dans le secteur de l'aéronautique et de la défense. L'opération donnerait naissance au leader mondial du secteur. Les conséquences seraient vertigineuses. D'abord pour les protagonistes eux-mêmes. Avec cette fusion, EADS comble ses deux faiblesses historiques : son poids marginal dans la défense et sa faible présence aux États-Unis. En acquérant l'un des premiers fournisseurs du Pentagone, il s'achète un passeport d'industriel américain. Un sésame qui lui a fait défaut l'an passé lors de l'appel d'offres de l'armée américaine pour des avions ravitailleurs, finalement adjugé à l'américain Boeing.

Les deux partenaires s'offrent aussi une assurance tous risques pour affronter les crises. Généralement, un trou d'air dans l'aviation commerciale, le terrain de jeu d'Airbus, ne se produit jamais en même temps qu'une baisse généralisée des budgets de défense, où excelle BAE.

Les conséquences d'une telle fusion risquent surtout d'être douloureuses pour la concurrence. De l'autre côté de l'Atlantique, les Boeing, Lockheed Martin et consorts peuvent s'inquiéter de voir débarquer un nouveau champion sur leurs terres. Dominateurs chez eux, ils ont l'habitude de profiter des largesses du Pentagone, de contrats gigantesques et de marges confortables... La donne pourrait changer. « Pour contrer l'offre d'EADS sur le contrat des ravitailleurs, Boeing a dû considérablement baisser ses prix », rappelle un expert. Et si Eurocopter, l'hélicoptériste d'EADS, a percé aux États-Unis face à Bell et à Sikorsky, c'est parce qu'il tient les délais et les coûts. Et les armées américaines n'étaient plus habituées à cela !

 

Logique de taille

En Europe, les contrecoups seront encore plus lourds. Cette immense fusion marginalise les concurrents sans exception. EADS - BAE couvre tous les domaines : avions civils et de combat, construction navale, électronique de défense, spatial... Avec sa masse et ses 73 milliards d'euros de chiffre d'affaires, il écrase la concurrence : Finmeccanica (17,3 milliards) en Italie ; Thales (13 milliards), Safran (11,7 milliards), Dassault Aviation (3,3 milliards) et DCNS (2,6 milliards) en France ; Rheinmetall (4,5 milliards) en Allemagne ; Saab (2,8 milliards) en Suède. Personne ne fait le poids ! Or la logique de taille joue a plein dans le secteur de la défense. « Elle apporte une force de frappe colossale dans l'offre de produits et également en matière d'influence politique et diplomatique pour conquérir les marchés à l'export », explique Damien Lasou, le responsable mondial de l'activité aéronautique et défense du cabinet Accenture.

« La création de ce géant multinational rend sous-critique pas mal d'entreprises. Si nous ne bougeons pas, nous sommes morts ! », ne craint pas d'affirmer Christian Mons, le président du Groupement des industries françaises de défense terrestre, le Gicat [lire page 52]. L'avertissement vaut pour tout le monde. « Tous les acteurs doivent repenser leurs options stratégiques, estime Damien Lasou. Soit ils voudront fusionner dans un plus grand ensemble, soit ils se spécialiseront dans des domaines de niche ou d'excellence tels que les drones. »

Les spéculations de rapprochement vont bon train. D'abord autour des acteurs européens les plus isolés. C'est le cas du champion italien Finmeccanica. Il se trouve dans une inconfortable position minoritaire chez le missilier MBDA et le consortium Eurofighther... dont le duo EADS - BAE détient respectivement 75% et 79% du capital. Pour rompre son isolement, l'italien pourrait être tenté de relancer les négociations avortées avec Thales en 2005, afin de créer un leader européen de l'électronique de défense.

 

Gare aux doublons

La filière de la construction navale militaire est, elle aussi, en ébullition. La nouvelle menace BAE, constructeur de frégates, de patrouilleurs et de sous-marins, ajoutée à la puissance d'un EADS, pourrait susciter une contre-offensive à l'échelle européenne. Ainsi une alliance sacrée, souvent envisagée mais jamais réalisée, pourrait se nouer entre le français DCNS et l'allemand TKMS, auxquels se rallieraient les chantiers navals italien Fincantieri et espagnol Navantia. Gare toutefois aux doublons industriels et à l'inévitable casse sociale !

Plusieurs scénarios et spéculations concernent la France, qui compte trois champions plus ou moins indépendants : Dassault Aviation, Thales et Safran. Les esprits les moins créatifs militent pour une relance des négociations entre Safran et Thales. Les discussions de l'an dernier avaient accouché d'une souris, une coentreprise dans le domaine des équipements optroniques. Les plus audacieux avancent une remise à plat et sans tabou du paysage français des industries de défense, illisible même pour les initiés !

Ainsi, la participation dormante de 46% d'EADS dans Dassault Aviation a-t-elle encore un sens (si tant est qu'elle en ait jamais eu un...), alors que le Typhoon d'EADS - BAE est plus que jamais concurrent du Rafale ? Dassault est-il le bon pilote industriel de Thales, qui pèse 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires de plus ? À l'État de répondre. Actionnaire et client de ces entreprises, il a les cartes en mains. Le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, joue la montre. Aux récentes universités de la Défense, à Brest (Finistère), il confiait sa réticence à endosser le rôle d'entremetteur : « Je ne suis pas un spécialiste de Meccano. Quitte à décevoir, je commence par regarder les stratégies de ces groupes, leur compétitivité, leur projet. Je regarde aussi ce que font les voisins. » C'était avant l'annonce du big bang de la fusion EADS - BAE...

UN LEADER MONDIAL

  • Actionnariat EADS (60%), BAE (40%)
  • Chiffre d'affaires 73,1 milliards d'euros
  • Effectif207 000 salariés
  • Résultat net 2,59 milliards d'euros

Données 2011

 

EN POSITION DE FORCE SUR DES MÉTIERS CRITIQUES
  • AÉRONAUTIQUE CIVILE

EADS - BAE

Airbus a ouvert en juillet une ligne d'assemblage sur les terres de son rival à Mobile (Alabama). L'européen, qui a vendu l'an dernier 534 appareils pour un chiffre d'affaires de 31 milliards d'euros, pourra miser sur BAE pour placer ses avions militaires (A 400M, ravitailleur...)

LE CONCURRENT Boeing jouera à fond la carte américaine et sera à l'affût de tout marché perdu par BAE auprès du Pentagone...

  • CONSTRUCTION NAVALE

EADS - BAE

Le catalogue de BAE est impressionnant : patrouilleurs, sous-marins nucléaires, porte-avions. L'alliance permet à EADS d'approcher un marché sur lequel il n'était pas présent.

LE CONCURRENT 

BAE est en concurrence frontale avec DCNS sur le segment des frégates et des patrouilleurs. Le groupe français pourrait se rapprocher de l'allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS).

  • ÉLECTRONIQUE MILITAIRE ET CIVILE

EADS - BAE

BAE fournit la suite avionique de l'avion de chasse américain, le F35, le système de ciblage du Typhoon d'Eurofigther... Les synergies avec Cassidian, la branche défense d'EADS, sont évidentes.

LE CONCURRENT

Thales est face à BAE sur ce segment. Le français pourrait enfin se rapprocher de Safran ou de Finmeccanica, donnant ainsi naissance à un poids lourd incontournable.

  • CYBERSÉCURITÉ

EADS - BAE

Décidé à grandir sur ce marché évalué à 60 milliards de dollars (45,7 milliards d'euros) et promis à de fortes croissances, BAE cible les marchés institutionnels et privés. Il devrait intégrer la nouvelle branche cybersécurité de Cassidian.

LE CONCURRENT

Pour rattraper son retard, le principal concurrent européen, Thales, devra miser sur des opérations de croissance externe.

  • AVIONS DE COMBAT

EADS - BAE Les deux groupes sont partenaires au sein du consortium Eurofigther, dont l'avion de combat Typhoon a été commandé à près de 700 exemplaires. La fusion pourrait isoler Finmeccanica, le troisième partenaire.

LE CONCURRENT

La fusion risque de parasiter le partenariat de BAE avec Dassault pour le drone du futur. Qu'aviendra-t-il de la participation « dormante » de 46 % d'EADS dans le capital de l'avionneur ?

  • HÉLICOPTÈRES

EADS - BAE

Premier hélicoptériste mondial, Eurocopter a vu ses ventes croître de 12 % en 2011, à 5,4 milliards d'euros. La forte implantation de BAE aux États-Unis pourrait accélérer ses ventes à l'armée américaine.

LES CONCURRENTS

La fusion est une menace pour les américains Bell et Sikorsky, qui pourraient pâtir des synergies entre BAE et Eurocopter outre-Atlantique. Surtout si ce dernier se lance dans une guerre des prix...

  • MISSILES

EADS - BAE

Les deux groupes détiennent 75% du capital du missilier MBDA aux côtés de Finmeccanica. L'entité fonctionne comme une entreprise intégrée, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 3 milliards d'euros en 2011. L'italien pourrait, là aussi, être marginalisé.

LES CONCURRENTS

La concurrence s'annonce féroce avec les fabricants américains pour la fourniture du bouclier antimissiles de l'Otan.

  • VÉHICULES DE COMBAT

EADS - BAE

BAE est le numéro un mondial de l'armement terrestre. Il a connu un succès phénoménal en équipant les forces armées américaines en Afghanistan et en Irak avec son blindé Bradley. La fusion lui ouvrirait les portes des marchés allemand et français.

LES CONCURRENTS

Ils sont sur le Vieux Continent... et en France. Nexter et Renault Trucks Défense-Panhard ne pourront pas faire l'économie d'une consolidation.

  • LANCEURS ET SATELLITES

EADS - BAE

Astrium est le maître d'oeuvre de la fusée Ariane. Il conçoit également le ravitailleur européen ATV de la station orbitale internationale et des satellites institutionnels et commerciaux. Son activité a stagné en 2011 à 5 milliards d'euros. Pas de synergies à prévoir dans ce domaine.

LES CONCURRENTS

La fusion ne change pas foncièrement la donne pour Thales, Finmeccanica, OHB...

 

LA FIN DU « JUSTE RETOUR INDUSTRIEL » ?

L'émergence d'un géant pourrait bouleverser la gestion des grands programmes en coopération.

Au-delà du paysage concurrentiel, la fusion EADS - BAE aura des répercussions sur la coopération européenne en matière de programmes de défense. Implanté dans plusieurs pays et disposant d'un catalogue de technologies élargi, le futur géant pourrait être tenté de répartir tout ou partie d'un de ces programmes entre ses usines, sans tenir compte du pays où elles sont implantées. Ce serait un bouleversement de la règle du « juste retour industriel ». Aujourd'hui, chaque pays récupère une charge industrielle en fonction de sa part de financement du projet. « Quand la répartition est purement politique, elle peut nuire au programme », estime Jacques Gautier, un sénateur (UMP) spécialiste des questions de défense. Ce fut le cas pour l'A 400M. Le motoriste allemand MTU avait récupéré la conception d'un élément du moteur... qui était plus à la portée de motoristes confirmés comme Snecma et Rolls Royce. « La gestion des programmes militaires est extrêmement complexe, explique Gabriel Artero, le président de la CFE-CGC métallurgie et salarié d'EADS. Cette fusion pourrait conduire les gouvernements à se comporter comme un client unique face à un grand fournisseur. Cela peut-être une bonne chose pour eux d'être confrontés à un seul interlocuteur. Après, il y a l'exercice de partage du travail. C'est un exercice d'équilibriste, mais on y est arrivé sur Airbus. » Reste un obstacle récurrent en matière de défense : la souveraineté des États. « La règle du juste retour industriel continuera de s'imposer afin de préserver les capacités des États à maîtriser les technologies », tempère Damien Lasou, du cabinet Accenture.

 

« Si nous ne bougeons pas, nous sommes morts ! »

CHRISTIAN MONS, président du Groupement des industries françaises de défense terrestre (Gicat)

  • Quelles sont les répercussions de ce projet de fusion pour le reste de l'industrie ?

La création de ce géant multinational rend sous-critiques pas mal d'entreprises. À l'échelle d'un BAE - EADS, même les principales entreprises d'armement terrestre allemandes, comme Rheinmetall et Krauss Maffei, ne font pas le poids. Il y a un facteur taille de 3 à 10.

  • Comment faire face ?

Les petits acteurs devront soit sortir du marché, soit se spécialiser. Cela va provoquer des regroupements entre Allemands, Français et Italiens. Dans les cinq ans qui viennent, si nous ne bougeons pas, nous sommes morts ! Si les entreprises françaises se rapprochent (Nexter et Renault Trucks Défense-Panhard), cela constituerait un ensemble de l'ordre de 1,5 milliard d'euros de chiffre d'affaires, qui pourra jouer un rôle dans une future consolidation européenne.

 

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