Dossier

Le feuilleton du Rafale en Inde

À quoi sert le Rafale ?

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3265
Rafale
© Jean-Louis Salque - L'Usine Nouvelle

  L'avion de chasse mène deux guerres : celle de l'exportation et celle de la compétitivité de l'aéronautique de défense française. S'il perd bataille après bataille dans la première, il lutte pour gagner la seconde.

Le Rafale est-il maudit ? À chaque compétition où il est engagé, le scénario est toujours le même. L'avion de chasse français conçu et fabriqué par Dassault Aviation récolte les suffrages des pilotes et souvent la meilleure note technique. Mais in fine, il reste sur le tarmac. Le dernier appel d'offres pour le remplacement de la flotte d'avions de combat suisses n'a pas dérogé à la règle : le 30 novembre, le conseil fédéral helvétique a écarté l'avion français au profit du chasseur suédois Gripen du groupe Saab. On verra vite si la série noire se poursuit. L'Inde doit en principe désigner d'ici à la fin décembre qui, entre Dassault et Eurofighter, va équiper ses forces aériennes de 126 chasseurs. En attendant, malgré la promesse de faire travailler 250 sous-traitants helvétiques, le Rafale essuie un nouvel échec. Un de plus après ceux de la Corée du Sud et des Pays-Bas (2002), de Singapour (2005) et du Maroc (2007). Bien sûr, il lui reste encore quelques batailles à livrer pour que le Rafale remporte enfin une victoire à l'extérieur. Mais, alors que la France pensait toucher au but, les négociations exclusives ont été remises en cause et la compétition réouverte au Brésil en 2010 ou plus récemment aux Émirats arabes unis avec 60 appareils en jeu.

Les premières conséquences de ces échecs à répétition surgissent. À la fois financières et industrielles. Le Rafale doit être en effet produit à une cadence minimale de onze appareils par an pour ne pas mettre en péril les sous-traitants participant à sa fabrication. Or pour alimenter la chaîne d'assemblage située à Mérignac (Gironde) qui tourne déjà au ralenti, l'État a imprudemment misé sur des succès à l'export... Ils ne se sont pas encore matérialisés. Conséquence : il doit anticiper l'achat de 17 avions supplémentaires sur la période 2009-2014. Selon le rapport des sénateurs Xavier Pintat et Daniel Reiner déposé le 17 novembre au sein de la commission des affaires étrangères et de la défense, cela devrait coûter 1,1 milliard d'euros sur la période 2011-2013 ! Une décision difficile à faire avaler à l'heure de l'austérité. Et pour rendre un peu plus compliquée la situation, le coût total du programme Rafale vient, selon ce même rapport, d'être revu à la hausse. L'avion de chasse de Dassault coûtera aux contribuables plus de 43,5 milliards d'euros pour le développement et la production de 286 appareils, au lieu de 40,7 milliards prévus jusque-là.

Une indépendance technologique

Dès lors, critiques et interrogations se font plus incisives. À quoi sert vraiment le Rafale ? Au-delà des aspects militaires, l'appareil remplit-il bien toutes les missions qu'on lui a assignées ? Si l'on regarde la question de la souveraineté militaire française, la cible est atteinte. Au même titre que le porte-avions « Charles de Gaulle », les sous-marins nucléaires ou la dissuasion atomique, le Rafale est au coeur de la puissance militaire du pays. En 2007, l'avion a fait ses premières armes en Afghanistan, assurant la contribution française au sein des forces de la coalition de l'Otan. Plus récemment, il a été l'une des clés de la réussite de l'opération Harmattan en Libye. Toutefois, la « Rafalisation » grandissante de l'armée de l'air inquiète. La priorité financière accordée à cet avion hypothèque l'avenir de la seule flotte complémentaire, celle des Mirage 2000 qui, sans une modernisation urgente, risque d'être obsolète.

Sur le front commercial, avec aucun contrat décroché auprès d'un pays étranger, l'échec est criant. Il est loin le temps où la France pouvait compter sur ses avions militaires pour soigner sa balance commerciale. À la belle époque, les ventes de Mirage III et de ses variantes remboursaient un quart de la facture pétrolière du pays, comme s'en félicitait alors le groupe Marcel Dassault vers la fin des années 1970. Sur environ 1 400 appareils produits, plus des deux tiers ont été vendus à l'export auprès d'une vingtaine de pays ! La guerre des Six jours en juin 1967, avec l'anéantissement au sol des flottes aériennes arabes par les Mirage III israéliens, sacrait le succès de l'appareil. De même, environ la moitié des Mirage 2000 a été exportée. Aujourd'hui, le contexte est différent pour le Rafale : la guerre froide est finie et la compétition reste acharnée avec les chasseurs américains (F-18, F-35...) et européens (Typhoon d'Eurofighter et Gripen de Saab). Toutefois, l'espoir demeure dans le camp français. Les regards sont tournés vers l'Inde, mais aussi le Koweït, le Qatar et la Malaisie.

Mais ce contrat, s'il est décroché, ne suffira pas à rentabiliser le programme. Reste alors une dimension essentielle : donner à l'industrie française les moyens de développer et de maintenir des technologies de pointe. De fait, la France figure parmi les rares pays dans le monde capables de produire un système complet (avion, moteur armement, radar), avec les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la Suède, l'Inde et la Chine. Calculs aérodynamiques, informatique et communication embarqués (logiciels, capteurs et traitement du signal, microélectronique...), matériaux (céramiques et composites, alliages haute performance...). Grâce au Rafale, la France a maintenu le savoir-faire de toute une filière. Outre Dassault Aviation, cela a permis à tous ses partenaires, Snecma (Safran) et Thales au premier rang, de développer des technologies complexes. D'ailleurs, si le Rafale est un avion franco-français et non européen, cela repose en partie sur le refus de l'État français, en 1985, de laisser filer la compétence des moteurs militaires au groupe britannique Rolls-Royce, au détriment de Snecma à l'époque nationalisé. Aujourd'hui, le fabricant des moteurs M88 du Rafale, s'en félicite. « Snecma a entièrement conçu et développé ce moteur. Cette expertise nous a permis de rejoindre la table des grands motoristes mondiaux », explique Denis Desnoyer, le responsable de la division des moteurs militaires pour la filiale de Safran. Par ailleurs, les moteurs militaires qui fonctionnent à des températures plus élevées sont plus exigeants du point de vue de la conception et des matériaux utilisés. « Ces savoir-faire vont pouvoir être réutilisés pour développer des moteurs civils plus économes et moins polluants », explique le dirigeant.

Même son de cloche chez l'électronicien de défense Thales. « Grâce au programme Rafale, Thales a mis au point des technologies innovantes. Cette participation au programme profite naturellement à d'autres développements, tant dans le domaine aéronautique militaire et civil que dans celui du naval », indique Bruno Carrara, le directeur du programme Rafale chez Thales. Le radar à antenne active conçu pour l'avion de combat comporte environ 400 000 lignes de codes et est constitué de plusieurs centaines de modules actifs. Celui de traitement de l'information, le coeur du système avionique de l'avion, comporte deux millions de lignes de codes. Au-delà des grands groupes, plus de 500 PME françaises contribuent au programme Rafale. Au total, l'avion est à l'origine de 7 000 emplois directs et indirects.

Gare toutefois aux effets secondaires. Avec la fin de certains développements, les industriels s'inquiètent pour l'avenir de leurs bureaux d'études. Snecma s'interroge sur les prochaines missions de ses 200 ingénieurs. Ils ont travaillé pendant quatre ans afin de concevoir tout récemment la dernière mouture du moteur. Le rapport sénatorial souligne ce danger guettant les industriels : « Les réductions financières au ministère de la Défense, le grand écart entre la production du Rafale, le financement du développement de nouvelles fonctionnalités et l'échec possible de l'export vers les Émirats arabes unis vont placer les industriels nationaux en grande difficulté. » Face à la concurrence acharnée sur le marché des avions de combat et les nouvelles contraintes sur les budgets militaires, les observateurs s'accordent sur un point : le prochain avion de combat français sera européen. Même Charles Edelstenne, le patron de Dassault Aviation, en convient, c'est dire... « Un pays européen à lui seul aura difficilement les moyens de développer son propre avion. D'ailleurs, les derniers grands programmes sont le fruit d'une coopération multi-pays comme l'A 400M ou encore les hélicoptères NH90 et Tigre... », précise Guillaume Rochard, associé responsable du secteur aéronautique et défense chez PwC France. Le successeur du Rafale ne sera toutefois pas mis en chantier avant 2020 et d'ici là, l'avion de combat 100 % français aura d'autres batailles à mener.

LES CHIFFRES CLÉS

180 avions commandés par l'État français

286 C'est le nombre total de Rafale que la France doit acheter

152 millions d'euros Coût unitaire (développement et production)

43,5 milliards d'euros Coût total du programme

11 avions par an, c'est la cadence de production

 

Les négociations en cours

Le Brésil Grâce à la bonne entente entre Nicolas Sarkozy et l'ex-président brésilien Lula et à d'importants transferts de technologies, le Rafale avait été présélectionné en 2009 pour la fourniture d'une centaine d'avions de combats. Mais la présidente Dilma Rousseff a annulé la décision de son prédécesseur, remettant en selle le Gripen et le F-18 SuperHornet.

Les Émirats arabes unis L'avionneur a subi un véritable camouflet. Estimant le Rafale trop cher, le royaume a rompu les négociations exclusives entamées avec Dassault Aviation. Il souhaite examiner l'avion du consortium d'Eurofighter. Les américains sont également en embuscade.

L'Inde L'armée indienne devrait décider d'ici à la fin de l'année quel avion elle choisira entre le Rafale et le Typhoon d'Eurofighter. La méga commande porte sur 126 appareils. Un montant estimé à plus de 10 milliards de dollars.

Le Koweït Là encore les négociations traînent. Dès 2009, chacun confirmait des tractations pouvant aboutir à l'achat de 14 à 28 Rafale et la réalisation en cours d'évaluations techniques. Si à l'époque, le ministre de la Défense koweitien affirmait qu'il serait « fier » de disposer du Rafale, on attend toujours.

La Malaisie Le pays cherche à remplacer ses vieux Mig 29 et F5 Tiger. Dassault Aviation a été sollicité pour une évaluation du Rafale. Deux avions ont été en démonstration au dernier salon malaisien de Langkawi. La commande pourrait porter sur 18 appareils.

Le Qatar Le très riche émirat, où les États-Unis disposent d'une de leur plus grande base militaire au Moyen-Orient, a lancé officiellement son appel d'offres afin de moderniser sa flotte de Mirage 2000. La bataille sera rude. Le contrat, qui pourrait porter sur 36 appareils, doit être conclu avant la fin 2012.

 

L'HISTOIRE D'UN AVION QUI NE S'EXPORTE PAS

1983 Charles Hernu, ministre de la Défense annonce le lancement d'un avion de combat expérimental, l'ACX, le futur Rafale.

2002 Le Rafale essuie son premier échec à l'export en Corée du Sud. Malgré la préférence affichée des militaires pour l'avion français, les dirigeants préféreront retenir le F-15 américain de Boeing. La même année, le Rafale s'incline aux Pays-Bas. 2004 Après des années de tergiversation, l'avion entre en service dans la marine nationale. Trois ans plus tard, l'armée de l'air disposera de son premier escadron à Saint-Dizier.

2005 L'avion de Dassault perd à Singapour face au F-15. Motifs invoqués : la faiblesse du dollar et le poids diplomatique des États-Unis.

2007 Face à la mésentente des industriels et de l'État français sur le prix, le Maroc finit par opter pour les 24 F-16 de Lockheed Martin. Hervé Morin, ministre de la Défense, laissera entendre que le Rafale est trop cher et trop sophistiqué..

2010 Pour garantir une charge industrielle suffisante à l'avionneur, l'État doit compenser les échecs à l'exportation en acquérant 17 appareils supplémentaires entre 2011 et 2013.

2011 Le Rafale subit deux revers. Les Émirats arabes unis jugent l'offre de Dassault non compétitive et la Suisse lui préfère le Gripen suédois.

 

Le Gripen, jet de combat low cost

Face à deux Rolls-Royce des airs, le Gripen a gagné. En compétition avec le Rafale de Dassault et le Typhoon d'Eurofighter, l'avion suédois a remporté l'appel d'offres de l'armée suisse pour remplacer ses jets de combat vieillissants. Le paradoxe n'est qu'apparent. Certes, le Gripen est le moins performant. L'avion fabriqué par le groupe Saab n'est équipé que d'un moteur (de General Electric), alors que la concurrence vole bi-motorisée. Le Gripen n'emporte que 5,3 tonnes de charge (armements, réservoirs...) contre 9,5 tonnes pour le Rafale. Mais les 22 Gripen coûteront 2,5 milliards d'euros, soit environ 800 millions d'euros de moins que les offres concurrentes. Le conseil fédéral helvète ne s'en cache pas : « Les arguments financiers ont joué un rôle déterminant dans le choix du type d'avion [...] Il a sciemment décidé de ne pas positionner la Suisse au plus niveau européen s'agissant des performances des nouveaux avions de combat». C.Q.F.D.

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