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A la rencontre du "Made in Chartres"

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269
Usine Novo Nordisk, fabrication d'insuline.
© Hervé Boutet - L'Usine Nouvelle

  Le temps de la campagne présidentielle, L'Usine Nouvelle pose ses valises à Chartres. Les propositions des candidats y seront mises à l'épreuve de la réalité, au fil de rencontres avec les industriels locaux. Premier thème de campagne : le made in France. Pour rester dans la course, les entrepreneurs chartrains ont leurs recettes.

A l'entrée de l'usine Maflow, alors que les flèches de la cathédrale de Chartres se détachent sur le paysage plat de la Beauce, les drapeaux français et polonais flottent au vent. À l'intérieur, le directeur du site Philippe Séné rentre d'un récent séjour en Pologne et montre fièrement un quotidien local. À la une, un article sur le groupe Boryszew, qui fêtait cette semaine-là ses 100 ans.

En décembre 2010, ce conglomérat industriel polonais a repris son entreprise : Maflow France, un équipementier automobile qui assemble notamment de la tuyauterie pour transfert de fluides (climatisation, direction assistée...), pour PSA et Renault. Un produit plus technique qu'il n'y paraît et qui équipera bientôt les 208 et les Kangoo électriques.

Pour cet industriel placé en redressement judiciaire en 2010, la solution au maintien d'un outil de production en France était le made in Poland. "Les politiques ? Ils ne s'intéressent à nous qu'en période électorale, confie, amer, Philippe Séné. Leur priorité devrait être de restructurer le tissu industriel français. Il y a une fracture trop importante entre les grandes entreprises du CAC 40 et les PME, qui sont vraiment délaissées."

Visiblement, le coût du travail français n'a pas effrayé l'investisseur. "On tire notre épingle du jeu quand on arrive à produire mieux avec moins de personnes. Le groupe a beaucoup investi ici pour accéder au statut de fournisseur de rang 1. En matière d'automatisation et de robotisation, Maflow France est devenu la référence du groupe. Parallèlement, on a lancé un vaste projet de lean manufacturing pour produire mieux et avec de meilleures marges."

Favoriser encore l'innovation technologique

Pour Michel Fillon aussi, la France s'en sort grâce à sa bonne productivité. Le directeur général du site français de Novo Nordisk, un laboratoire pharmaceutique danois, rentre de Chine où son groupe vient d'ouvrir une usine. "Si l'on se contente de comparer le prix de la main-d'oeuvre, on est forcément perdant. Mais on peut être beaucoup plus compétitif en France, car on a l'expérience, les compétences et surtout une longueur d'avance technologique."

Dans le groupe, le site français, qui fabrique des stylos d'injection d'insuline, se fait remarquer par ses propositions d'innovation sur ses lignes de production. Près de 200 millions ont été investis ici depuis 2003 pour automatiser, mais aussi pour adapter les machines aux suggestions françaises.

Derrière une vitre ornée de vitraux contemporains des salariés de Novo Nordisk s'activent autour des "girafes". Sur ces postes sont assemblés automatiquement les 13 éléments des stylos injectables, dont la cartouche d'insuline. Preuve que l'automatisation n'est pas toujours synonyme de disparition d'emplois, le site de Chartres, qui employait 49 salariés en 1990, en compte 745 aujourd'hui.

Chartres, terre d'élection
Retouvez chaque semaine, dans les pages de L'Usine Nouvelle, nos enquêtes et reportages menés auprès des industriels de Chartres et sa région. L'occasion de tester les principales idées des candidats directement auprès des salariés de l'industrie. Et à suivre aussi, notre page spéciale Présidentielle 2012 sur le site internet de L'Usine Nouvelle. Sans oublier les diaporamas des différents candidats et de leurs équipes de campagne.
C'est également par l'innovation technologique que Nypro France cherche à monter en gamme. Son usine de Fontenay-sur-Eure, à quelques kilomètres au sud de Chartres, a été rachetée en 2001 par le groupe américain Nypro, qui souhaitait se rapprocher de ses clients français de la pharmacie. Spécialiste de l'injection plastique, elle fabrique le corps des stylos d'insuline, pour des concurrents de Novo Nordisk, mais aussi des flacons pour collyre et des inhalateurs.

Pour aller au-delà de la simple production, Nypro s'est doté d'une équipe d'ingénieurs projet de 15 personnes, 10 autres recrutements étant prévus. En 2011, l'entreprise a remporté un marché pour un stylo d'injection d'insuline qui sera complètement assemblé ici. "Nous sommes dans une phase d'investissements lourds", indique le directeur général, Thierry Picquart. Le site a doublé de taille.

Pour monter en gamme, on peut aussi troquer un produit pour un autre. Proche du centre-ville, l'usine de Renckitt Benckiser ne relâche plus dans l'air ce doux fumet d'Harpic WC qu'appréciaient tant les riverains... Le site chartrain du groupe britannique a changé son fusil d'épaule : exit ou presque les produits d'entretien de la maison, bienvenue à la cosmétique et à ses réglementations exigeantes.

Une révolution pour cette usine présente à Chartres depuis cinquante ans. Après de gros travaux d'infrastructures dans ses espaces de production pour les mettre aux normes, un investissement dans de nouveaux équipements, puis un vaste programme de formation des opérateurs aux bonnes pratiques du secteur, la production de Clearasil (crèmes hydratantes, savons antibactériens et produits dépilatoires) a commencé en 2007.

Michaël Joubert, le directeur de l'usine, en est persuadé : si le groupe (qui possède 41 sites dans le monde) les a choisis comme unique lieu de production des produits cosmétiques, "c'est parce que par le passé, nous avions déjà beaucoup changé de production et avions automatisé. Nos opérateurs avaient montré leur capacité à s'adapter au changement très rapidement".

Autres arguments qui ont convaincu la direction britannique : "Un bon système de formation en France et une mobilisation des acteurs locaux, notamment de la Cosmetic Valley." Le pôle de compétitivité a son siège à Chartres.

Dans la cosmétique, vendue en grande distribution, il faut innover. Michaël Joubert passait cette semaine-là trois jours en Grande-Bretagne pour travailler au siège avec les équipes marketing et R et D sur la nouveauté que produira Chartres en 2012. En Eure-et-Loir, son service qualité a grimpé de 6 à 21 personnes et un microbiologiste a été embauché.

Le faux débat du protectionnisme

Loïc Bréhu, le PDG du groupe familial français Lorillard (750 salariés), fabriquant de fenêtres en bois, PVC et alu, a choisi de se diversifier vers un produit plus complexe : les enveloppes de façade aux vertus isolantes. "Produire en France est à la mode, mais le franco-français, avec des barrières et du protectionnisme, est un faux débat. La seule façon d'apporter de la valeur ajoutée à nos entreprises est d'élever nos produits en gamme."

Pour développer sa nouvelle offre, "Lorillard s'est adjoint un bureau d'études plus performant, ainsi que des bureaux extérieurs travaillant avec des partenaires spécialistes de l'isolation de façade. La R et D se fait avec des professionnels du bâtiment, comme Saint-Gobain".

Une autre option a été retenue par Jean-Marc Gélin, le président de Futurol Industries, une PME de stores et de volets roulants. Celle des services. "Nous n'avons aucun produit d'avance, tout est fait sur mesure. On s'engage à être très réactif entre la prise de commande et la livraison, soit une semaine maximum pour les stores. Nous sommes plutôt des excités, voire des impatients..."

Même souplesse du côté des options de couleur ou de décoration, le plus souvent incluses dans les prix. Personnage haut en couleur, Jean-Marc Gélin s'approvisionne en Allemagne et en Espagne, mais pas en Chine. "Je n'en ai pas envie." D'autant que son business repose sur la réactivité, il ne peut pas attendre d'être livré de Chine.

Les politiques ? "Ils aident les gens à reprendre les entreprises qui vont mal, mais ne font rien pour aider à reprendre celles qui vont bien. Ils ne dirigent rien du tout. Ils ont besoin d'argent, alors ce sont les financiers qui commandent."

Comme lui, les patrons de Chartres n'attendent pas grand-chose des politiques. "Quand vous voyez ce qui est proposé au sommet social, comme faciliter le chômage partiel, vous vous dites que les politiques sont vraiment impuissants...", commente l'un d'eux.

Les visites d'usine ? De l'agitation. De l'électoralisme. "Les annonces ne sont pas toujours suivies d'actions concrètes, regrette Thierry Picquart (Nypro). Dans l'industrie, on a une vision à long terme. Quand on lance une production, c'est pour quinze ou vingt ans. Alors, lorsque l'on voit les candidats faire des plans à cinq ans, ça nous fait sourire."

Mais tous ont quand même une idée de ce qu'ils aimeraient voir évoluer. "Les PME ont surtout besoin d'être soutenues en R et D pour innover et monter en gamme, estime le dirigeant de Maflow. On a essayé de recruter un doctorant en Cifre : les lourdeurs de l'administration ont fait échouer la procédure. Il faut tout recommencer."

Des lourdeurs également soulignées par le responsable de l'usine de Novo Nordisk, qui regrette que les salariés se retranchent derrière la loi pour faire traîner tout changement. "C'est aussi compliqué de faire travailler le week-end que de supprimer le travail durant ces deux jours..."

Dans tous les groupes européens, peu habitués aux 35 heures, le temps de travail est ressenti comme un handicap de la France. Le sujet préoccupe beaucoup plus que le coût du travail ! "Le social, c'est la seule chose qui me mine", conclut Jean-Marc Gélin, de Futurol. Ces patrons de l'industrie, qui ont tous mené de gros investissements, acheté de nouvelles machines, poussent un cri unanime : dommage que les fabricants français de machines-outils aient disparu?

Pour Thierry Picquart (Nypro), "ce sont des métiers indispensables, comme les moulistes". Le patron du site de Novo Nordisk confirme : "Impossible d'acheter nos équipements hautement technologiques en France, nous nous fournissons en Allemagne." De quoi heurter le patriotisme économique que les candidats réclament à cor et à cri.

Par Cécile Maillard et Frédéric Parisot

 

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