90 000 JOBS À PRENDRE (Voir pdf pour les Tableaux)
Par PAR CHRISTOPHE BYS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3267La prudence est le maître mot des professionnels du recrutement. Pour 2012, ils anticipent des volumes en baisse par rapport à 2011, mais pas d'effondrement. Focus sur cinq gisements d'emplois qui devraient rester dynamiques cette année.
Le monde du recrutement n'a pas oublié la violence de la fin de 2008 où, du jour au lendemain ou presque, les embauches avaient été gelées. En ce début d'année, malgré les incertitudes de la conjoncture, la perspective s'annonce différemment, les projets pour 2012 restant soutenus. Selon l'enquête exclusive réalisée par « L'Usine Nouvelle », 90 484 embauches sont déjà programmées dans l'industrie cette année. Reste que ces mêmes 60 entreprises déclarent avoir recruté 100 591 nouveaux collaborateurs sur l'ensemble de 2011. À l'échelle de ce panel, cela représente donc un déficit de 10 %. On note aussi, chez tel industriel, un processus un peu plus long, et chez tel autre, la nécessité d'avoir l'accord du siège basé à l'étranger. Mais si la prudence est de mise, personne ne parle de geler purement et simplement les embauches. Renouvellement des générations chez Safran, EDF ou à la SNCF, basculement de pans entiers de l'économie vers le numérique, émergence d'une classe de nouveaux riches dans les pays émergents assoiffés de luxe français... De multiples facteurs imposent aux industriels de recruter encore fortement en 2012. « Nos machines de découpe laser sont conçues et assemblées en France. Nous servons tous les grands noms du luxe en France et en Italie, et nous allons encore augmenter nos effectifs cette année », s'enorgueillit Véronique Zoccoletto, la DRH de Lectra. Rien ne semble pouvoir freiner l'appétit pour les ingénieurs, surtout ceux dotés d'une première expérience de 3 à 5 ans, voire plus. Les métiers qui participent à la performance globale de l'entreprise seront à la fête, tels les spécialistes du lean ou de la supply chain. Même la R et D continuera de recruter. « Elle se maintient à un haut niveau, observe Pierre Lamblin de l'Apec, grâce aux dispositifs mis en place ces dernières années, du crédit impôt recherche aux pôles de compétitivité. » Dans cette politique de l'offre presque contracyclique, nous avons identifié cinq secteurs qui promettent de rester dynamiques.
AUTOMOBILE DU BOULOT CHEZ LES ÉQUIPEMENTIERS
L'annonce du gel des embauches chez PSA ne doit pas désespérer les passionnés d'automobile. Selon nos informations, Renault continue d'embaucher pour ses projets électriques, et pas seulement des agents secrets ! Les compétences se déplacent dans la chaîne de valeur. « Les équipementiers recrutent beaucoup, explique Laurent Hürstel du cabinet Robert Walters. Ils ont de nombreux projets dans leurs cartons. Ils ont besoin d'ingénieurs car ils préparent les innovations à venir. » Ainsi, Valeo prévoit en 2012 un nombre de recrutements équivalent à celui observé en 2011, soit un peu plus de 1 000 personnes en France. Et, signe qui ne trompe pas, l'équipementier exclut de geler les postes en R et D. Même situation chez Plastic Omnium, où le DRH Philippe Hugon anticipe 170 créations de postes d'ingénieurs : « Principalement des chefs de projet pour le développement et des ingénieurs industriels pour les métiers de la conception. » Plastic Omnium s'intéresse de près aux spécialistes des matériaux composites ou de l'électronique de contrôle.
INFORMATIQUE DÉVELOPPEMENT À TOUS LES ÉTAGES
Heureux comme les prestataires informatique ? En tout cas, ils semblent ignorer la dégradation de la conjoncture. Ainsi, Sage prévoit 500 embauches en 2012, Logica 1 500 et Eurogiciel, qui compte 950 salariés, anticipe 300 recrutements dans les mois à venir. « En 2011, il y a eu 10 000 créations nettes, et même si nous anticipons un ralentissement, les volumes de recrutement resteront significatifs », résume Guy Mamou-Mani, le président du Syntec numérique. Les services informatiques profitent d'un paradoxe : ces spécialistes sont appelés à la rescousse en période de vaches maigres, car l'investissement informatique est réputé améliorer la productivité des entreprises. À cela s'ajoute la lame de fond du numérique. Toutes les entreprises, qui veulent ou non vendre sur Internet, se doivent d'avoir une boutique en ligne, un site sur mobile ou accessible depuis n'importe quelle tablette. « Avant, les clients allaient dans leur agence bancaire. Aujourd'hui, ils utilisent leur BlackBerry ou leur iPad, souligne Michel Koutchouk, le directeur général d'Infotel. À chaque fois, il faut développer une solution, car il n'y a pas de produit tout prêt sur l'étagère. » Et par conséquent recruter des ingénieurs...
AÉRONAUTIQUE DES PROJETS À LA PELLE
Le PDG d'Infotel le confie volontiers : s'il recrute aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il travaille pour Airbus, qui représente un cinquième de son chiffre d'affaires. Le secteur aéronautique fait partie de ceux qui se portent le mieux. La demande mondiale est là et les carnets de commandes atteignent des records. Airbus anticipe 2 000 recrutements en 2012, soit autant qu'en 2011 ! Près de la moitié des postes concernent des ingénieurs pour l'A350 et l'A320.
Chez le motoriste Safran, 2 600 personnes seront embauchées en 2012, soit 600 de plus qu'en 2011. Pour Airbus et son A320 Neo, et pour la concurrence, le B737 Max de Boeing et le C919 chinois. « Pour ces programmes sur lesquels nous sommes engagés, nous recrutons des ingénieurs mais aussi des ingénieures, car la présence des femmes est un atout pour le changement du groupe », explique Benoît Gosset, directeur du développement RH de Safran. Des sous-traitants de taille plus modeste profitent aussi du mouvement, comme Figeac Aéro, une PME mécanique de 670 salariés qui prévoit 500 créations d'emplois dans les trois ans entre la France et la Tunisie.
Le secteur de l'énergie (hors nucléaire) affiche également des prévisions de croissance intéressante. Vu qu'il comprend de très grandes entreprises, les volumes sont élevés. Dans le Top 10 de notre classement sont ainsi présents Total et EDF. Chez le pétrolier français, Philip Jordan, le directeur recrutement carrières et diversité, explique : « Toutes nos branches d'activité recrutent. Nous travaillons à moyen terme, en fonction des budgets d'investissement. Quand nous recrutons, c'est pour préparer l'avenir. » A priori pas question de mouvements brusques quand la conjoncture change.
LUXE PAS DE CRISE DANS LE RECRUTEMENT
Tant pis pour les partisans du déclinisme français. Certaines spécialités made in France continuent de faire rêver à travers le monde et créent des emplois dans l'Hexagone. « Le secteur du luxe est un de ceux qui résistent le mieux pour l'instant », résume Nicolas Leroy, le directeur de Michael Page Ingénieurs. Cartier, Vuitton ou Chanel pour ne citer qu'eux recrutent toujours. En témoigne la construction d'usines. Après Vuitton à Marsaz, c'est Hermès qui ouvrira un site en Charente, à Montbron, en 2012 et devrait recruter 250 personnes. La demande mondiale pour les sacs à mains, carrés de soie et autres parfums croît, nourrie par la classe moyenne des pays émergents.
Par ricochet, des entreprises plus industrielles comme Lectra, le leader mondial de la machine-outil de découpe laser, en profitent. Véronique Zoccoletto, la directrice des ressources humaines et des systèmes d'information remarque : « En 2012, nos effectifs augmenteront d'environ 3 % en France et de 5 % dans le monde. » Soit la création de 20 à 30 postes. Une des raisons avancées par la DRH de Lectra réside dans les « investissements des entreprises du luxe qui veulent optimiser leur production ».
PME UN VIVIER MÉCONNU
Comme Lectra, les PME et autres entreprise de taille intermédiaire (ETI) continuent de créer des emplois. « Depuis quelques mois, les grands groupes peuvent attendre avant de passer à l'action. Ils ont des réserves de mobilité interne. Il en va tout autrement pour les PME qui n'ont pas ces viviers en leur sein », estime Jean-Paul Brette, le président du Syntec Conseil en recrutement.
À l'heure où certains grands groupes français affichent des ambitions d'embauches limitées en France, comme L'Oréal (200 postes prévus), certaines PME ont des plans d'embauches qui sont loin d'être ridicules. Un phénomène aussi observé outre Rhin.
Une PME de 450 personnes comme iXBlue embauchera « entre 50 et 60 personnes en 2012, dont 80 % d'ingénieurs, aussi bien pour des postes en R et D, qu'en conception ou production », précise Thierry Lessault, le responsable du recrutement de ce spécialiste des systèmes de positionnement et de navigation. Cette demande de talents tient à cette activité soutenue, notamment grâce aux ventes réalisées à l'export, qui représentent 80 % du chiffre d'affaires.
Même optimisme chez Sofradir (536 salariés avec sa filiale Ulis), une entreprise industrielle qui conçoit et fabrique des détecteurs infrarouges. « En 2012, nous devrions créer entre 30 et 40 postes », indique Christophe Laubier, le DRH. Travaillant pour le secteur militaire, l'entreprise est moins sensible à la conjoncture. En outre, elle a décidé de développer l'activité de sa filiale Ulis, spécialisée dans les produits pour l'automobile. De nouvelles salles blanches sont en cours de construction avec un objectif ambitieux : « Passer de 50 000 détecteurs par an à 500 000 d'ici à 5 ans », poursuit le DRH.
Tout ne se résume pas à la high-tech. Le roi de la cocotte made in France, Le Creuset (1 500 salariés, dont 688 dans l'Hexagone), a doublé la taille de son usine historique de Fresnoy-le-Grand. Ouverture prévue en avril 2012. « Nous avons recruté 149 personnes en 2011 et nous prévoyons encore 47 embauches pour 2012 », chiffre Huguette Gérard, le PDG de l'entreprise, « la demande excédait nos capacités de productions. Nous préparons l'avenir. »
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Enquête réalisée sur la base d'un questionnaire établi par la rédaction de « L'Usine Nouvelle » et envoyé à plus de 400 entreprises industrielles ou de services à l'industrie. L'enquête a été menée du 15 novembre au 15 décembre 2011. L'intégralité des résultats est consultable sur notre site internet www.usinenouvelle.com (y compris les réponses arrivées après la date limite).
THIERRY PARMENTIER, DRH de Technip
« Malgré la conjoncture, les marchés où nous intervenons sont en croissance et nous profitons de nos bonnes performances. Je ne vous donnerai qu'un chiffre : notre carnet de commandes est de 10 milliards d'euros, soit plus que notre chiffre d'affaires annuel (de l'ordre de 6 milliards d'euros). Certains des projets où nous intervenons peuvent durer cinq ans. En 2012, nous prévoyons de recruter au moins 500 à 1 000 personnes en France, pour un total de 3 000 à 3 500 dans les 48 pays où nous sommes présents. Au total, Technip a en permanence un millier de postes ouverts et reçoit chaque année de 8 000 à 10 000 CV. Au siège de la Défense, nous recherchons principalement des ingénieurs projet et process. La R et D est en France. Nous recrutons des jeunes diplômés et des ingénieurs en milieu de carrière. Pour les experts, l'âge importe peu. »
STÉPHANE DURET, DRH du groupe Bull
« Nos perspectives pour 2012 sont similaires à celles que nous avons eues en 2011, soit environ 1 000 recrutements dans le monde, principalement au Brésil et en Pologne. La moitié de ces embauches se fera en France, où se trouvent nos équipes et nos centres de R et D. Si nous maintenons les volumes de recrutements, c'est parce que nos marchés sont en croissance. Nos clients nous demandent aujourd'hui autant, voire un peu plus, de projets qu'il y a un an. Dans un métier de service comme le nôtre, pour produire plus, il faut embaucher. En France, nous recrutons pour nos activités de société de service, de sécurité physique et informatique, mais aussi pour notre métier de conception et d'assemblage de « gros » ordinateurs (le « high performance computer »). Nous recherchons des ingénieurs et diplômés d'universités de haut niveau, de même que des professionnels qui connaissent les métiers de nos clients et comprennent leurs besoins. »
En cas de ralentissement économique, les offres concernant certains métiers vont se réduire comme peau de chagrin. Revue de détails et stratégie pour trouver malgré tout un poste.
Les réponses à notre questionnaire le confirment, les ingénieurs figurent en bonne place dans la liste des métiers les plus recherchés et dans celle des embauches sanctuarisées en cas de dégradation de la conjoncture. À l'inverse, les fonctions support pourraient bien connaître une année 2012 difficile. À la question « quels postes seriez-vous susceptible de geler en cas de ralentissement économique ? », les entreprises interrogées citent souvent le même trio : RH, finances, administration. C'est le cas du groupe SEB, de Plastic Omnium, d'Alstom ou de Philips France. Pour expliquer cette prudence, EADS Sogerma relève que le gel concerne avant tout « les postes qui ont des effets de coût sur la structure ». Dans ce panorama plutôt sombre, certains pourraient malgré tout tirer leur épingle du jeu. En effet, Bern Terrel, qui travaille sur les grandes fonctions industrielles pour le cabinet Hudson, note un regain « pour les métiers des ressources humaines spécialisées dans l'industrie. Nous sommes passés de 6 missions en 2010 à 30 en 2011. Et rien ne permet d'anticiper un changement dans les prochains mois. » Ce sont les pros « très expérimentés », les RH avec une forte compétence en droit social qui sont recherchés. Autre facteur d'espoir pour les diplômés en gestion. Les grands cabinets de conseil et d'audit maintiennent des perspectives de recrutement élevées pour le moment. KPMG prévoit 1 500 embauches, Accenture 1 000 (contre 1 500 il y a un an) et Deloitte évoque « un très bon niveau », sachant qu'il a recruté 4 000 personnes l'an dernier. C'est d'autant plus une bonne nouvelle que ces entreprises recrutent beaucoup de jeunes diplômés. « Quand la conjoncture se dégrade, que l'on descend en dessous de 160 000 offres cadres, ce sont les jeunes diplômés qui peinent à trouver », rappelle Jean-Paul Brette, le président du Syntec Conseil en recrutement.

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