2035 : UNE FRANCE SANS NUCLÉAIRE
Par PAR LUDOVIC DUPIN, AVEC CAMILLE CHANDÈS, OLIVIER JAMES ET MANUEL MORAGUES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3245
© R. CACCURI/CONTRASTO-ENEL/REA
Lorsque l'Allemagne, l'une des plus grandes puissances industrielles, tourne le dos à l'atome, elle crédibilise le scénario de sortie du nucléaire. Et si le Président élu ou réélu en 2012 lui emboîtait le pas ? Film catastrophe ou happy end ? L'Usine Nouvelle a imaginé comment pourrait se passer cette transition énergétique.
Quatre mois de réflexion pour... un coup de tonnerre. Septembre 2012, le Conseil de politique nucléaire réuni autour du chef de l'État annonce la création d'un ministère de la Transition énergétique. Sa feuille de route ? Il lui revient d'organiser la sortie du nucléaire en vingt ans ! À peine nommé, le nouveau ministre marque son territoire en ordonnant la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim (Haut-Rhin), construits en zone sismique, et de deux des six tranches de la centrale de Gravelines (Nord), proche de sites classés Seveso. Les 54 autres réacteurs du parc hexagonal seront arrêtés au plus tard en 2035. Pour pallier la disparition annoncée des trois quarts de son outil de production d'électricité, la France doit activer tous les leviers à sa disposition. Les deux principaux : les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique.
En ce début de quinquennat, le pays affiche un net retard sur les objectifs fixés au cours du précédent, lors du fameux Grenelle de l'environnement. Seuls les deux tiers de ces objectifs seraient atteints en 2020 en matière d'énergies renouvelables. Sans attendre, le gouvernement décide de lancer le deuxième appel d'offres éolien offshore de 3 000 MW, qui fait suite aux 3 000 MW en cours d'installation. Le renouvellement des concessions des barrages hydroélectriques est accéléré, avec pour premier critère d'attribution une amélioration de 10 % de la puissance installée. Les industriels sont encouragés à recourir à la méthanisation pour valoriser leurs déchets organiques en énergie, grâce à une nouvelle hausse des tarifs de rachat de l'électricité ainsi produite. Enfin, le Fonds chaleur, doté de 1,3 milliard d'euros entre 2009 et 2013, est prolongé jusqu'en 2020 pour favoriser le développement du bois énergie.
Deuxième levier à la disposition du ministre de la Transition énergétique : un grand programme d'économies. L'objectif est de ramener la consommation moyenne des Français (2 500 kWh par an et par habitant) au niveau de celle des Allemands (1 700 kWh). Avec une priorité absolue : la rénovation thermique des 32,6 millions de logements, trop longtemps privée des moyens budgétaires suffisants. À partir de 2013, le gouvernement fixe un objectif de 400 000 logements à rénover par an. Il s'appuie sur les recommandations de Philippe Pelletier, président du Comité stratégique du plan bâtiment. Les aides (crédit d'impôt développement durable et éco-prêt à taux zéro) sont rendues cumulatives et progressives en fonction de leur efficacité. Pour les ménages les plus modestes, un organisme tiers est créé afin de leur assurer l'avance du crédit d'impôt.
Ces projets sont financé par le grand emprunt et par une augmentation des prix publics de l'électricité. Sur le plan social, le gouvernement ne cesse de donner des gages aux salariés du nucléaire (125 000 emplois directs, 410 000 au total). Les départs à la retraite prévus dans la filière, en particulier chez EDF, lui laissent le temps de préparer la formation et la reconversion des salariés plus jeunes. Pour les réacteurs arrêtés, le gouvernement se range à l'avis de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Il faudra attendre dix ans avant le début des opérations de démantèlement. Fin 2012, l'EPR de Flamanville (Manche), censé entrer en fonctionnement en 2014, fait plus que jamais débat. Le gouvernement aurait volontiers stopper le projet, mais la préservation des 8 000 emplois prévaut. Finalement, le chantier de Flamanville continue. Non sans provoquer une crise dans la majorité !
2020
Bilan de neuf années de sortie du nucléaire : 12 réacteurs arrêtés, un seul - l'EPR de Flamanville - entré en activité. Des coupures de courant en Bretagne et Provence - Alpes-Côte d'Azur ont émaillé l'hiver 2014 et l'été 2016. Le gestionnaire du réseau français craint que la situation ne s'aggrave lorsque les Allemands arrêteront leurs derniers réacteurs nucléaires en 2022. Aussi, avec l'accord de l'ASN, le gouvernement décide une prolongation de cinq ans de la durée de vie de deux centrales, celles de Chinon (Centre) et de Cruas (Rhône-Alpes). Face aux critiques de l'opposition qui dénonce les retards et la pagaille, le gouvernement confie aux régions le développement des énergies renouvelables, à charge pour elles de simplifier les démarches administratives et de sélectionner les projets les mieux adaptés à chaque territoire. L'État impose aussi aux fournisseurs d'électricité d'ajouter à leurs compteurs communicants des « box énergie », capables d'optimiser la consommation des ménages. Une opération chiffrée entre 1 et 2 milliards d'euros qui a valeur de punition pour les EDF et autres GDF Suez. Huit ans après le grand tournant énergétique, les quelque 800 000 logements sociaux les plus énergivores sont enfin rénovés. Pour les constructions neuves, la réglementation thermique impose, désormais, la construction de bâtiments à « énergie positive ». Mais parce que la construction de bâtiments ne représente chaque année que 1 % du parc existant, les députés de la majorité imposent au gouvernement le vote d'une loi obligeant tous les vendeurs de logements à rénover leur bien, sous peine d'une décote indexée sur la consommation énergétique de celui-ci. Sur le plan social, la transition est un succès. Le développement des énergies vertes et les différents programmes d'efficacité ont permis la création de 300 000 emplois. En revanche, la réussite industrielle est loin d'être au rendez-vous. Bien qu'assemblés en France, les matériels, en particulier les panneaux solaires, sont importés. Seul l'éolien offshore a permis de créer des sites de production pérennes et rentables. Autre déconvenue : la France ne respecte plus ses engagements en matière de diminution de ses émissions de CO2 car il lui a fallu mettre en service un peu plus de 12 GW de centrales à cycle combinées gaz. Le Parlement vote donc un texte qui rend obligatoire le captage et le stockage de CO2. Et donne ainsi un coup de pouce à Alstom qui propose, depuis 2015, des unités capables de capter 90 % des émissions d'une usine charbon pour un coût proche de la production éolienne on shore.
Côté prix, les consommateurs, particuliers ou industriels, ont pris l'habitude de se faire entendre. Le coût de l'électricité a grimpé de 80 % depuis 2012. De plus, les prix du gaz, soutenus par la forte demande en Allemagne et en France, ont explosé. Une inflation qui favorise... l'exploitation des gaz de schiste. La France, qui dispose des réserves les plus importantes en Europe après la Pologne, privilégie la technologie de la fracturation utilisant un mélange gazeux, la fracturation hydraulique ayant été définitivement bannie. Total, ExxonMobil, GDF Suez et Petrobras lancent des recherches dans le Bassin parisien et dans le Sud-Est.
2025
Entre 2021 et 2025, la France a été une grande exportatrice d'électricité, en particulier vers l'Allemagne. EDF y a accru chaque année de 300 à 600 millions d'euros son résultat d'exploitation. Son PDG milite pour que la France arrête sa dénucléarisation. Son mix énergétique ayant été rééquilibré, le pays pourrait devenir le réservoir nucléaire de l'Europe. En 2025, 26 réacteurs sont en activité en France, soit moins de la moitié du parc existant en 2012. Le chef de l'État élu en 2022 exige pourtant la poursuite des fermetures de centrales selon le rythme initié en 2012. Il impose à EDF de débuter le démantèlement des réacteurs arrêtés entre 2012 et 2014. Le démantèlement des 58 réacteurs du parc devrait coûter entre 40 et 50 milliards d'euros sur cinquante ans. De nombreux bâtisseurs du nucléaire réunis dans une coentreprise Bouygues/Areva, se mettent à l'oeuvre à Fessenheim (Haut-Rhin) et au Blayais (Gironde). Des entreprises spécialisées en robotique, mesure et manutention sont créées et répondent aux appels d'offres aux côtés de leurs concurrentes allemandes. Dans les grandes agglomérations françaises, le déploiement des flottes de véhicules électriques se poursuit. Le succès d'Autolib' et de la Blue Car, du groupe Bolloré, à Paris et dans les communes environnantes depuis décembre 2011, a rapidement été copié. Un peu plus de 10 % du parc automobile roule aux électrons. Si cette flotte a mis une forte pression sur le réseau électrique en accroissant dans un premier temps le phénomène de pointe, elle devient un atout. Les flottes Autolib', celles des administrations, des grandes entreprises et des transporteurs, mais aussi les voitures électriques stockent les surplus d'électricité verte, grâce à des stations de recharge des batteries intelligentes permettant de restituer cette énergie lorsqu'il y a un déficit de production. De manière générale, les coûts de production des batteries lithium ion ont drastiquement baissé. Le ministre de la Transition énergétique en profite pour imposer des capacités de stockage pour chaque site de production d'énergie éolienne ou solaire. Ils devront être équipés d'ici à 2030 pour lisser leur apport d'électricité au réseau. L'expérimentation menée à La Réunion, à partir de 2010, avec un module de stockage électrochimique de 1 MW fournit par le japonais NGK, devient la règle.
En 2025, le gaz est devenu la première énergie primaire mondiale, et la production de pétrole entame un déclin attendu. Le gaz et le pétrole, plus chers que jamais, gonflent la facture énergétique de la France : celle-ci dépasse les 60 milliards d'euros, contre 46 milliards en 2011. L'Union française des industries pétrolières (UFIP) milite pour un recours accru aux hydrocarbures non-conventionnels.
2035
Alors que la Suisse a fermé son dernier réacteur, la France n'a pas complètement atteint son objectif fixé 23 ans plus tôt. À la faveur de dérogations et d'atermoiements politiques, les centrales de Chooz (Ardennes) et de Civeaux (Vienne) tournent encore, et leur mise à l'arrêt n'interviendra, au mieux, que d'ici 2040. Quant à l'EPR de Flamanville, sa fermeture est attendue pour 2044 par les plus pressés et pour... 2055 pour les tenants de l'atome. Les énergies renouvelables (hydraulique, biomasse, photovoltaïque, éolien et géothermie) représentent près de la moitié du mix énergétique. L'autre moitié est fournie par le gaz, un peu de charbon et de nucléaire. La consommation par habitant a été diminuée de 40 % dans l'habitat et dans le tertiaire et d'environ 30 % dans l'industrie.
Si Areva n'est plus le champion mondial de la construction nucléaire, il demeure un grand acteur du cycle de l'uranium. Mais surtout, le succès de sa filiale de démantèlement ne se dément pas. Le bon déroulement, allié à des coûts maîtrisés, des opérations menées sur les réacteurs français a permis à la filière de décrocher des contrats importants au Royaume-Uni, en Russie, aux États-Unis et en Chine. La France est restée un champion de l'atome...
Pour élaborer ce scénario d'une sortie du nucléaire, les journalistes de l'Usine Nouvelle ont interviewé des experts ou militants comme Thierry Salomon (négaWatt), Jean-Louis Bal (Syndicat des énergies renouvelables), Jean-Pierre Moncomble, (EDF), Charlotte Mijeon (Sortir du nucléaire), Jean-Christophe Couty (centrale de Brennilis)... Les informations sont tirées de documents officiels ou des documents de la table ronde nationale pour l'efficacité énergétique. Enfin, de nombreuses données ont été communiquées par Areva, Alstom, Schneider Electric, le CEA, EDF, l'Agence internationale de l'énergie, RTE, l'Ademe, le ministère de l'Environnement ou l'UFIP.
Consommation énergétique par an et par personne (en kWh) France 2 500 Allemagne 1 700 SOURCE : MINISTÈRE DE L'ENVIRONNEMENT ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE Échanges électriques de la France en 2010 Exportations 66,6 TWh Importations 7,1 TWh SOURCE : RTE Coût de l'électricité par source d'énergie (en euro par MWh) Nucléaire 31 à 42 Charbon 60 à 70 Hydraulique 20 à 80 Gaz 70 à 80 Éolien terrestre 80 à 90 Biomasse 110 à 120 Éolien offshore 100 à 170 Photovoltaïque 200 à 600 SOURCE : AGENCE INTERNATIONALE DE L'ÉNERGIE 46,1 milliards d'euros, c'est le montant de la facture énergétique de la France en 2010. SOURCE : MINISTÈRE DE L'ÉCONOMIE 125 000 emplois directs sont générés par le nucléaire en France. Avec les emplois induits, la filière compte 410 000 emplois. SOURCE : PWC
La catastrophe de Fukushima va largement favoriser l'essor des énergies renouvelables, l'éolien et le solaire en premier lieu. Mais il faudra encore attendre quelques décennies avant que ces formes d'énergies, encore marginales dans la production mondiale, parviennent à donner leur pleine mesure. Par ailleurs, la demande mondiale en énergie va croître de 50 % en vingt ans. Le gaz, peu polluant et abondant sur toute la planète grâce aux gaz de schiste, permettra de répondre aux besoins. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), le gaz naturel approche d'un âge d'or. Il devrait représenter un quart de la demande mondiale en énergie en 2035, contre 21 % aujourd'hui. À cette date, le gaz passerait donc devant le charbon dans le mix énergétique mondial. La production de gaz naturel va ainsi grimper de 1 800 milliards de mètres cubes par an pour atteindre 5 300 milliards de mètres cubes en 2035... avec la Chine comme premier pays producteur.
L'ALLEMAGNE LE PAYS QUI A DIT "NON" L'Allemagne fermera ses neufs réacteurs nucléaires en activité d'ici à 2022. Pour pallier la perte de ces 20 GW de puissance, elle mise sur l'efficacité énergétique, les énergies renouvelables et la construction de centrales combinées gaz. En Europe, outre l'Allemagne, la Suisse et l'Italie ont tourné le dos à l'atome. LA CHINE NE S'EN PASSERA PAS Malgré des exigences de sûreté, la Chine ne revoit pas ses ambitions nucléaires à la baisse : 14 réacteurs en activité, 26 en construction, et de 50 à 100 programmés ou en cours de développement. À terme, le pays sera plus nucléarisé que les États-Unis. En Inde et en Russie, les projets se comptent aussi par dizaines. L'ARABIE SAOUDITE PRÉPARE L'APRÈS-PÉTROLE L'Arabie saoudite sait que le pétrole est la manne financière de quelques générations et qu'il faut investir dès maintenant pour le futur. Le pays prévoit de dépenser 100 milliards de dollars pour développer 16 réacteurs d'ici à 2030. Une volonté que l'on retrouve en Iran, en Jordanie ou à Abu Dhabi. LE JAPON A DÉCIDÉ DE RALENTIR En 2010, le Japon, équipé de 51 réacteurs, avait planifié la construction de 14 unités supplémentaires. Fukushima a rebattu les cartes : 15 réacteurs sont à l'arrêt dont au moins six ne redémarreront jamais. Le pays ne compte pas stopper l'atome mais souhaite favoriser les énergies renouvelables. SOURCE : AGENCE INTERNATIONALE DE L'ÉNERGIE

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