Ni récession majeure, ni reprise réelle en vue... L'investissement industriel se maintient. Essentiellement portés par des entreprises françaises, les projets restent bénéfiques à la moitié Est de la France, au détriment de la façade atlantique.
La chute n'est finalement pas si rude ! Certes, le bilan de notre enquête annuelle sur l'investissement industriel en France est en repli par rapport aux précédents, mais il se maintient au niveau d'il y a deux ans en terme de montants investis : 38,6 milliards d'euros (- 6,76 %), contre 41,4 milliards sur 2001-2002 et 38,9 milliards sur 2000-2001. Au total, plus de 1 000 programmes ont été repérés par nos correspondants régionaux dans toute la France. Des projets répartis en dix « zones géographiques » (régions regroupées, voir carte ci-contre) que nous détaillons ensuite par secteurs dans ce numéro spécial d'été.
Le constat de relative « stagnation de l'activité industrielle » s'avère en totale corrélation avec la note trimestrielle publiée, fin juin, par l'Insee, indiquant que « le point bas du cycle d'investissement des entreprises est passé ». L'investissement a augmenté de 0,5 % au premier trimes- tre... après sept trimestres successifs de recul depuis 2001.
L'évolution du nombre de projets - en net recul - est à relativiser. Car, pour la première fois, nous ne recensons que les investissements d'un montant supérieur à 3 millions d'euros (contre 1 million auparavant). D'où la chute vertigineuse de 36 % de ce chiffre. Un autre changement de méthodologie influe également sur le résultat, nous nous sommes concentrés (nous le ferons désormais chaque année) sur les programmes courant sur 2003 et au-delà, excluant ainsi les investissements opérationnels au 31 décembre 2002.
Les créations d'emplois envisagées sont en chute libre
Mi-2003, aucune franche reprise ne se profile et le moral des industriels, comme celui des ménages, sont loin d'être au beau fixe. L'annonce d'une chute de la croissance française à son plus bas niveau depuis dix ans, à 0,8 % cette année, a révélé l'état de léthargie dans laquelle l'Europe est plongée. A cela, plusieurs facteurs négatifs : la confiance n'est pas revenue après le conflit irakien. De plus, la récession allemande et la remontée de l'euro face aux autres devises affaiblissent les exportations et empêchent un redémarrage des investissements et de l'embauche.
Notre enquête l'atteste : les créations d'emplois envisagées par les investisseurs cette année sont en chute libre de 25 % (après - 29 % l'an dernier). Plus préoccupant, ces derniers mois, les industriels ont plus que jamais usé des plans sociaux (l'industrie a supprimé environ 70 000 postes en 2002, selon l'Insee). Nous relevons les plus marquants dans « les points noirs » de chaque dossier.
Programme d'investissement et plan social peuvent désormais aller de pair
Aucune des 21 régions françaises (hors Corse) n'est épargnée. Ni aucun secteur d'activité. Mais, le fait marquant du cru 2003 réside dans le caractère de plus en plus sélectif des stratégies mises en oeuvre par les entreprises. Celles-ci ont passé un cran dans la rationalisation : réduction du nombre d'usines rime désormais avec spécialisation de quelques sites à fort potentiel sur lesquels on investit tout en cherchant, au préalable, à améliorer la productivité. Il devient ainsi courant de voir une usine mener à la fois un programme de développement et un plan de licenciement...
C'est le cas, en Bretagne, de Volaille de Kéranna à Guiscriff (Morbihan), site qui a fait l'objet d'une restructuration touchant 180 salariés sur 580 fin 2002. Cette filiale de Glon-Sanders, après avoir investi 10 millions d'euros dans ses activités d'abattage et de transformation de poulets et de dindes en 2002, engagera encore 12 millions cette année pour moderniser ses ateliers et ses process. « Il faut savoir investir même quand la conjoncture est mauvaise. Nous ne disposons que de trois outils qu'il nous est possible de mieux automatiser pour augmenter leurs performances et prendre des parts de marché en Europe », expliquait, il y a quelques mois, Alain Glon, le P-DG, pour justifier sa politique.
En Rhône-Alpes également, de telles pratiques se multiplient. En annonçant, début 2003, son intention de spécialiser son unité de Châtillon-sur-Chalaronne (Ain) dans les comprimés et gélules, le belge Solvay a déclenché un tollé. Car, même si les 400 salariés voient d'un bon oeil l'investissement de 50 millions d'euros sur trois ans destiné à renforcer les capacités du site, désigné « centre d'excellence pour les formes sèches », ils s'inquiètent du transfert vers d'autres unités en Europe des fabrications de sirops et pommades, mais, surtout, de l'annonce d'une réduction progressive de 10 % de l'effectif étalé sur trois ans...
En tête, le transport-distribution- logistique ne faiblit pas
Dans cette logique, les créations de sites ex nihilo ne sont pas pléthoriques (28 % des « investissements marquants »). Et les programmes restent consacrés, en grande majorité, au renouvellement et à la modernisation des équipements existants ; puis à l'extension des capacités de production et à l'introduction de nouveaux produits et, de façon plus marginale, à l'amélioration des conditions environnementales, de sécurité ou de travail...
Selon les branches d'activité, les situations sont très contrastées. Pour la troisième année consécutive (!), le secteur du transport-distribution-logistique se hisse largement au sommet du palmarès des secteurs porteurs, aussi bien en terme de montants investis (8,3 milliards d'euros, contre 8,2 l'an dernier) que d'emplois envisagés (19 279 contre 20 026). Certes, l'externalisation de la logistique industrielle à des prestataires de services marque le pas. Mais, quelques régions, comme le Nord-Pas-de-Calais, la Haute-Normandie, l'Ile-de-France, Provence-Alpes-Côte d'Azur et la Bourgogne, voient émerger de gigantesques plates-formes multimodales, financées par des promoteurs internationaux, en partenariat avec les collectivités territoriales.
Le cas du Nord-Pas-de-Calais, où plus de 90 millions de tonnes de marchandises sont échangées avec les partenaires étrangers (soit 17,8 % des flux internationaux de marchandises françaises) est, dans ce domaine, exemplaire. Deux plates-formes gigantesques, à Dourges et à Arras (Pas-de-Calais), serviront ainsi de base arrière aux ports du littoral de la mer du Nord, à savoir Boulogne-sur-Mer, Calais (Pas-de-Calais) et Dunkerque (Nord), également en phase de développement de leurs activités ou de renouvellement de leurs équipements.
La première plate-forme multimodale, baptisée Delta 3, est située à 30 kilomètres de Lille, à 90 kilomètres de Dunkerque et au carrefour des axes routiers Nord-Sud par l'A1 et Est-Ouest par l'A21. Elle associera à terme un chantier de transport combiné tri-modal de conteneurs à deux zones logistiques et à un centre de services. « Nous n'avons pas d'autre projet sur le Nord pour cause de pénurie de foncier et de prix au mètre carré trop important. Dourges offre aussi l'avantage de se situer aux portes de l'Europe du Nord pour un prix bien inférieur à ceux pratiqués dans les pays du Benelux », souligne Jean-Christophe Viguié, responsable gestion de Logistis, investisseur sur la zone.
La seconde, un centre logistique haut de gamme (150 hectares en trois tranches) sera implanté sur plus de la moitié de la zone Actiparc d'Arras. Ce projet est développé par le britannique Gazeley Properties, filiale du distributeur américain Wal-Mart, sur le modèle du Magna Park, près de Birmingham (6 000 emplois). Cet investisseur-développeur est aussi présent à Pagny, en Côte- d'Or.
Le CEA prépare les réacteurs nucléaires du futur
Second secteur porteur, l'énergie génère encore de gros projets, toujours peu créateurs d'emplois, mais plutôt bien répartis sur l'ensemble du territoire. A noter particulièrement les efforts du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) dans le domaine de la recherche-développement. En Ile-de-France, il participe avec le CNRS (soutenus par la région et le département de l'Essonne) à la relance du projet « Soleil », d'un coût de près de 400 millions d'euros. Ce synchrotron de troisième génération, opérationnel en 2009, sera capable de pénétrer la matière en profondeur et de l'analyser dans l'infiniment petit, à l'échelle du micron. En Provence-Alpes-Côte d'Azur, le centre Cadarache enregistrera près de 1,3 milliard d'euros d'investissements d'ici à 2013, pour moderniser ses installations et accueillir les équipements indispensables à la conception de réacteurs nucléaires expérimentaux. Enfin, en Rhône-Alpes, le CEA fédère, via les projets Nanotec 300 et Minatec, différents acteurs autour d'un pôle de recherche appliquée, dédié aux micro et nanotechnologies.
Au troisième rang de notre classement sectoriel (quatrième l'an dernier) avec près de 5 milliards d'euros d'investissements, l'automobile confirme une fois encore son poids indéfectible dans le développement de l'industrie et de l'emploi, avec 8 933 créations envisagées (contre 6 165 l'an dernier). Les deux constructeurs nationaux, en dépit d'une stabilité des ventes prévues en 2003, poursuivent leurs programmes de renouvellement de gamme. Renault sortira ainsi la remplaçante de la « Twingo/Clio » en 2004, puis suivront des dérivés de la Mégane, dont un coupé Cabriolet, tandis que PSA Peugeot Citroën, le plus actif, lancera l'assemblage de la C2 sur les lignes d'Aulnay-sous-Bois (93) dès novembre. Viendront ensuite la C8, la 807... En parallèle, la firme au lion poursuit à grands pas la réorganisation industrielle et la modernisation des outillages des sites de Sochaux, Mulhouse et Rennes... pour plusieurs centaines de millions d'euros d'investissement par an.
Ces deux groupes préparent aussi de nouvelles motorisations (dont le Diesel), en collaboration avec d'autres constructeurs, dans le but d'atteindre un certain volume de production pour en diminuer les coûts. C'est le cas à Cléon (76) pour Renault-Nissan, à Douvrin (62) pour PSA et BMW, à Valenciennes (59) et à Trémery (57) pour PSA et Ford. Enfin, pour raccourcir leurs délais de fabrication, tous deux attirent, non loin de leurs usines, des équipementiers français (Snop, Faurecia, Trémois, Lecapitaine) ou étrangers (UM Corporation, Gima, Lear, Lydall, Sanden...).
Un projet majeur aujourd'hui en France
Quatrième secteur au palmarès des montants investis (4,5 milliards d'euros, contre 5 milliards l'an dernier), l'électrique-électronique est toujours porté par le projet tripartite de STMicroelectronics, Motorola et Philips à Crolles (38), d'un coût de 2,8 milliards d'euros sur cinq ans. Cette usine pilote, chargée de développer des technologies permettant de produire des puces avec des dimensions de trait allant jusqu'à 32 nanomètres d'épaisseur, devrait générer près de 4 500 emplois dans le bassin, dont 1 200 emplois directs.
Dans l'environnement enfin (3,8 milliards d'euros investis), le principal moteur reste les grands travaux d'infrastructures publiques, tels ceux menés, en Ile-de-France, par le Siaap (assainissement) et le Syctom (déchets ménagers).
En revanche, l'année s'annonce mal dans plusieurs branches. Effondrement de l'industrie traditionnelle de l'armement avec la restructuration de Giat Industries, qui prévoit la suppression de 3 750 emplois en Ile-de-France, Rhône-Alpes, Midi-Pyrénées et Auvergne... Déboire aussi dans la construction navale : les carnets de commandes s'assèchent, ce qui inquiète les 4 300 salariés - et les nombreux sous-traitants - des Chantiers de l'Atlantique, à Saint-Nazaire (44). Dans le textile-habillement, au rythme de 1 500 suppressions d'emplois par mois depuis plus d'un an, la plupart des branches et régions sont touchées, en raison des accords de libre-échange à venir. Enfin, dans les hautes technologies, la recherche de meilleurs coûts de production en Asie et le retournement du marché ont finalement eu raison, entre autres, des usines de Mitsubishi (téléphonie mobile) en Ille-et-Vilaine, et d'ACT Manufacturing (sous-traitance électronique) dans le Maine-et-Loire.
Au-delà des contrats de sites imaginés par le gouvernement et de la tenue de trois comités interministériels sur l'aménagement du territoire cette année, la nécessité de réfléchir concrètement à l'avenir des bassins touchés par des restructurations douloureuses est plus que jamais d'actualité. En première ligne : les régions, dont le pouvoir sera bientôt renforcé en matière économique. A eux de trouver de nouveaux débouchés industriels ou tertiaires, porteurs d'avenir et... créateurs d'emplois. Dans les services notamment, financiers ou informatiques, qui représentent un gisement à forte valeur ajoutée encore trop peu exploité en France.
Marketing territorial, renforcement des filières existantes, édification de nouveaux pôles d'excellence..., les régions devront savoir valoriser au mieux leurs atouts pour se différencier auprès des investisseurs. A ce jeu, « notre espace national français n'est pas à égalité, remarquait Elisabeth Morin, présidente de la région Poitou-Charentes, lors des Premières rencontres de l'investissement international, qui se déroulaient, fin juin, à La Baule. 80 % de la recherche-développement est concentrée en Ile-de-France et en Rhône-Alpes. Ce n'est pas normal. »
Offrir une image forte et différenciée
Hélas, si la densité de matière grise reste l'un des premiers leviers pour capter les investissements, le manque d'effort en R&D de notre pays ne favorise pas un éventuel rééquilibrage régional... En terme de dépenses, la France, avec 31 milliards de dollars en 2000, se situe loin derrière ses concurrents que sont l'Allemagne (52 milliards), le Japon (98 milliards) et les Etats-Unis (265 milliards).
Plus grave, les inégalités se creusent au profit de l'est de la France. Une fois encore, notre enquête révèle l'attractivité de la moitié « européenne » de l'Hexagone : elle récupère 78 % des montants investis et 73 % des emplois envisagés... Idem pour les investissements étrangers.
Face à une Europe qui se renforce, l'ouest de la France apparaît donc de plus en plus pénalisé. Auparavant, forces traditionnelles locales, l'agroalimentaire, la téléphonie, le textile et la chaussure ou le naval... sont aujourd'hui des secteurs fortement concurrencés. De surcroît, le retard pris par la façade atlantique en terme de projets dans le transport-distribution-logistique ne favorise pas l'arrivée d'investisseurs extérieurs. Difficile dans un tel contexte d'afficher une image forte et différenciée, comme l'Ile-de-France et Rhône-Alpes dans la recherche et les fonctions stratégiques, le Nord-Pas-de-Calais dans la logistique et l'automobile, le Sud-Ouest dans l'aéronautique et l'espace, ou le Sud, dans les hautes technologies...









